Sexiste le titre « L’Emmerdeuse » à la Une de l’Express?

Sexiste le titre « L’Emmerdeuse » à la Une de l’Express?

Writtern by Béatrice Toulon

par Béatrice Toulon

Ma chronique « rhétorique » sur le site du Nouvel Observateur Le Plus.

Emotion. « L’Express » du 2 juillet affiche une Ségolène Royal souriante soulignée d’un mot  « L’Emmerdeuse« . Et c’est aussitôt le soupçon, la polémique : « misogyne« , « sexiste » !

Interrogé sur RMC, le premier ministre Manuel Valls a qualifié la couverture de l’hebdomadaire de « dégradante pour notre vie politique« .

Christophe Barbier défend la une de "l'Express" où Ségolène Royal est présentée comme une "emmerdeuse".

Christophe Barbier défend la une de « l’Express » où Ségolène Royal est présentée comme une « emmerdeuse ».

Christophe Barbier, sans doute ravi de la polémique, a aussitôt rétorqué :

« Emmerdeuse, c’est un compliment. Elle empêche de tourner en rond tous ceux qui faisaient leurs petites affaires dans leur coin.« 

 On peut commencer par se poser la question : pourquoi cette Une fait-elle débat ? La photo de Ségolène Royal montre une femme droite, souriante, sûre d’elle, équilibrée, en rien névrosée ou querelleuse, ce qui aurait été possible car tout est possible avec les images. Le rapport texte-image fait nettement pencher l’ensemble de la couverture  vers une représentation de la ministre en conquérante plutôt qu’en mouche du coche.

La féminisation d’un mot entraîne le soupçon de sexisme

Alors ? Les femmes en Une de magazines, en dehors des actrices et autres beautés, sont assez rares pour faire sinon débat, du moins question : pourquoi elle ? Les directeurs de magazine vous le diront : les femmes d’action ne font pas recette. Angela Merkel, extraordinairement puissante occupe un nombre de couvertures de journaux inversement proportionnel à son pouvoir. S’il y a femme en Une qui ne se justifie pas par sa plastique, il faut que ce soit par autre chose d’une claquante évidence,  quitte pour cela à forcer un peu le trait,  le mot…

Une raison plus sérieuse du soupçon de sexisme vient d’un phénomène qui remonte au XIXe siècle : les mots féminins sont entachés d’un potentiel négatif. Avant, le féminin des mots était courant et n’avait aucune connotation particulière. Le linguiste Bernard Cerquiglini l’explique très bien sur le blog Eve :

« Au XIXe, avec l’avènement de la bourgeoisie, le statut de la femme a reculé. Son premier rôle est devenu celui d’épouse et de mère. Le féminin est alors devenu un emploi conjugal, c’est comme ça que l’ambassadrice s’est transformée en femme de l’ambassadeur, la préfète en femme de préfet, la présidente en femme du président… »

Cela vaut aujourd’hui encore où la plupart des femmes directrices en entreprise se qualifient de « directeur ». Mais demandez à un enfant de dessiner un directeur : y en aurait-il un seul qui dessinerait une femme ?

« Emmerdeuse » n’échappe pas au syndrôme

La grande conséquence culturelle de ce phénomène en a été l’association du mot mis au féminin dans une intention dépréciative. Le groupe Fatal Bazooka en a fait une drôlatique et définitive démonstration avec sa chanson « C’est une pute » :

« Un entraîneur c’est un coach sportif et une entraîneuse ben, c’est une pute. »

D’ailleurs, Hélène Costa avait été nommée « entraîneur » du club de foot de Clermont-Ferrand… Depuis, elle est partie.

Aucune raison pour que « emmerdeuse » échappe au syndrôme. Quand Georges Brassens, grand poète mais qui rêvait les femmes exclusivement en enfants de Marie ou en putain, écrit dans « Misogynie à part »:

« Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou…« 

On devine que cela n’est pas un compliment. Et la suite nous donne raison :

« Elle passe, ell’ dépasse, elle surpasse tout, Ell’ m’emmerde, vous dis-je… »

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« Emmerdeuse », ça change de « pasionaria » ou « madone »

Quand Christophe Barbier souligne son admiration pour la ministre de ministre de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie, on peut penser qu’il n’était pas naïf et qu’il savait ce qu’il déclencherait en faisant cette Une, mais qu’il reste sincère.

Cette « emmerdeuse » lancée en une de « l’Express » pourrait même être une bonne nouvelle.

Le champ lexical réservé aux femmes engagées dans la vie publique est extraordinairement restreint. Dans un livre passionnant et un peu effarant, « Femmes. Le pouvoir impossible », Marie-Joseph Bertini (directrice du département Sciences de la communication de l’Université de Sophia-Antipolis) avait démontré que les médias recouraient toujours aux mêmes cinq mots-clichés pour qualifier les femmes, quelles qu’elles soient, quoi qu’elles fassent dans le  champ public : l' »égérie », la « muse », la « mère », la « madone » et enfin, la plus fréquente, la « pasionaria ». « L’Express » n’était pas épargné par le syndrôme:

« Ces expressions médiatiques constituent autant de moyen de maintenir les femmes au plus près de leurs fonctions dites « naturelles », c’est-à-dire le maternage, l’inspiration, la médiation, quand ce ne sont pas leurs glandes, leur « ubris », c’est-à-dire cette démesure passionnée qui leur ôte tout contrôle sur elles-mêmes« , avait-elle expliqué.

« Emmerdeuse » élargit le champ lexical des femmes !

Surtout, le mot fait appel à la détermination de la ministre, son ethos, sa personnalité reliée aux valeurs qu’elle porte sans relâche et depuis longtemps, celles de l’écologie.

Le signe des temps qui changent

Alors, quand, en page intérieures, la ministre est qualifiée d’ »intraitable« , « cassante« , « courageuse » et « obstinée« , on peut se dire qu’il y a un compliment pour trois accusations. À moins que chez une politique, des adjectifs comme « intraitable » ou « obstinée » fassent figure de qualités quand les élites sont soupçonnées d’inconstance une fois parvenues au pouvoir.

E

emmerdeurst puis « emmerdeuse » existe au masculin. François Bayrou  ou Arnaud Montebourg y ont eu droit à la Une du Point sans soulever de polémique. L’emmerdeur nous a aussi fait rire au cinéma sous les traits de Brel et de Timsit. Dernièrement, « L’emmerdeur » s’est fait enquêteur sur France 4 pour traquer les arnaqueurs.  Et Il a lui aussi son pendant féminin, « L’emmerdeuse », sur France 2.

Et qu’un mot soit également valorisé au masculin comme au féminin, c’est le signe que les temps changent…. en bien.