Sexisme en politique : tout n’est pas la faute des hommes…

Sexisme en politique : tout n’est pas la faute des hommes…

Writtern by Béatrice Toulon
Par Béatrice Toulon
Journaliste formatrice, directrice de Maestria consulting

 

A l’occasion du forum National des Femmes Politiques, les 29 et 30 novembre derniers,  des femmes politiques de droite et de gauche  ont signé un manifeste « Pour sortir la politique du Moyen-Âge« . Une façon de dire que, malgré la loi sur la parité, on est loin du compte et que les femmes doivent encore pour être considérées à égalité avec les hommes.

J’accompagne des femmes politiques et voici mon constat assorti de quelques convictions.

Un terrain exclusivement masculin

L’espace public a depuis l’Antiquité été un terrain exclusivement masculin, interdit aux femmes. Et à la Révolution, période-clé où s’est créé l’espace public démocratique en France, la femme en a été exclue (interdite de droit de vote, de prendre la parole à la tribune, d’organiser des réunions publiques) après une bataille entre tenants de l‘ouverture (Babeuf) et tenants de la fermeture (Proudhon).

Les tricoteuses symbolisent sous la Révolution l'image des femmes violentes et cruelles, indignes du statut de citoyen.

Les tricoteuses symbolisent sous la Révolution l’image des femmes violentes et cruelles, indignes du statut de citoyen.

On ne se défait pas de siècles de culture en une dizaine d’années de lois sur la parité. Cette idée que l’espace public est un monde d’hommes où les femmes sont tolérées si elles ne gênent pas et savent se rendre utiles est intériorisé par tous y compris par les femmes, y compris par celles qui le réprouvent intellectuellement. Une sorte de « syndrome de la pièce rapportée », ces conjoints certes membres de la famille mais dans le deuxième cercle,  qui se savent d’éternels invités, d’autant plus appréciés qu’ils sauront se rendre agréables et rester à leur place.

 

Comment cela se traduit-il ? Par un besoin chez les femmes de se sentir légitimées par leur « plus-value ». Je suis là parce que je le vaux bien et je le prouve. Rapports, dossiers, études… En braves petits soldats, elles ne renâclent pas à abattre le boulot que ces messieurs pourront commenter pendant des heures dans les assemblées.

Un docufiction sur le sexisme en politique

Un docufiction sur le sexisme en politique

« Dans la jungle »,  le docufiction de Camille Froidevaux-Metterie, une élue résume la situation actuelle des femmes politiques : « Elles sont des ressources pour les hommes. » Des collaboratrices, loyales et appréciées.

Généralement, elles vont expliquer cet état de fait par leur rapport différent au pouvoir, leur ego moins enflé, leur souci de l’efficacité ou encore le fait qu’elles ont moins de temps à perdre, des enfants qui les attendent à la maison. Non. Enfin si, mais en partie seulement.

Ne pas s’effacer derrière la fonction

Depuis que j’accompagne des femmes politiques, je constate la puissance de leur ambition, de leurs convictions, la présence en elle d’un moteur assez puissant pour leur faire accepter une vie pour le moins éreintante.

Mais pour être acceptées dans une arène politique si compétitive, elles effacent encore la femme derrière la fonction. Elles ne se sentent pas autorisé à laisser s’exprimer pleinement la femme politique qu’elles sont.   Cette peur se traduit par une réticence à prendre la parole,  surtout  pour donner un avis, livrer commentaire riposter, s’exprimer en leur nom propre.

une élue des Hauts-de-Seine témoignait récemment dans « 20 minutes » qu’elle comptabilise les  temps de parole des femmes et des hommes en conseil municipal et que les femmes occupent… 10% du temps. Et  j’ajouterais que si on enlève le temps consacré aux rapports techniques, on tomberait aux environs de 0. « Mais je n’ai rien à dire », lui a confié  une consœur pour expliquer son silence en conseil

Une émergence contestée

Les lois sur la parité ont depuis une dizaine d’années permis l’émergence des femmes en politique, très minoritaire encore, contestée, mais non négligeable. Et c’est une donnée irréversible.

 

Peitho, déesse grecque de la persuasion, de l'art de séduire par la parole. Souvent représentée aux côtés d'Aphrodite, déesse de la beauté. Aphrodite donne la beauté, Peitho donne l'ascendant par les mots.

Peitho, déesse grecque de la persuasion, de l’art de séduire par la parole. Souvent représentée aux côtés d’Aphrodite, déesse de la beauté. Aphrodite donne la beauté, Peitho donne l’ascendant par les mots.

Reste à ces femmes maintenant à occuper pleinement le terrain. Développer leur « ethos » de femmes politiques, symbolisé par Peitho dans la mythologie grecque. Cesser de s’effacer derrière la fonction (leur logos) pour affirmer  les valeurs, les convictions, les certitudes, les idées qu’elles portent  à titre personnel, qui justifient leur engagement en politique. Qu’elles le disent haut et fort, tranquillement mais avec détermination. Qu’elles osent prendre la parole pour dire et se dire. Les hommes le font depuis plus de 2000 ans, les femmes depuis quelques décennies.

Dire quelle personnalité abrite la bonne professionnelle, c’est non seulement légitime mais attendu : les électeurs ont besoin, derrière l’élu de connaître l’homme ou la femme.

L’assurance indispensable

taubiraSi Christiane Taubira suscite tant d’émotions, de rejet comme d’enthousiasme, c’est bien sûr parce qu’elle est noire et victime de racisme mais aussi parce qu’elle possède un « ethos » puissant qui lui donne une assurance inattendue chez une femme, noire de surcroît. Et c’est une autre leçon : lorsqu’une femme politique s’assume aussi en tant personne porteuse de valeurs, l’ambiance change, on l’écoute quand elle parle.

En politique comme en toute chose, le fonctionnement humain est celui de l’interaction. Que les hommes politiques prennent conscience que le sexisme n’a plus sa place, c’est nécessaire. Que les femmes politiques affirment leur « Moi » politique, c’est indispensable.

L’exemple d’Anne Hidalgo est à ce titre intéressant. Au temps où elle n’était « que » l’adjointe au maire de Paris, les membres du Conseil municipal prenaient leur Blackberry quand Bertrand Delanoë lui passait la parole. Elle s’est accrochée. Je l’ai aperçue il y a quelques jours lors d’un meeting, ces mêmes conseillers étaient agglutinés autour d’elle. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.