Rhétorique : Les « trois discours en un » de Manuel Valls

Rhétorique : Les « trois discours en un » de Manuel Valls

Writtern by Béatrice Toulon

 

Ma chronique de décodage rhétorique  sur Le Plus du Nouvel Observateur le 8 avril 2014.

Le discours de politique générale de Manuel Valls

photo valls
S’il fallait comparer le discours de politique générale de Manuel Valls à celui de son prédécesseur, Jean-Marc Ayrault, ce serait « Le pont de la rivière Kwaï » contre « De l’eau tiède sous un pont rouge« .

Il paraît qu’en le nommant, le président Hollande avait demandé à Valls de « faire du Valls ». Sans présumer de la suite qui dépendra de tant de facteurs divers, on peut dire que ce discours fut du Valls, tout en énergie tendue, en détermination, en engagement, parfait exemple de cet éternel paradoxe des hommes d’action, à savoir parler pour dire qu’on ne parle pas, mais qu’on agit.

Discours de Manuel Valls à l’Assemblée Nationale  le 8 avril 2014 

Un discours d’ouverture aussi, tellement ouvert, à la gauche, à la droite, aux entreprises, aux familles, aux femmes, aux jeunes, aux vieux, que l’orateur a dû – et su – redoubler d’énergie verbale pour garder son statut de meneur, constamment menacé par celui de voiture balai.

Un discours-quête enfin, quête de confiance pour reconstruire le lien entre politiques et société, devenu si ténu qu’il est au bord de la rupture.

Construit en deux parties bien distinctes, l’une de politique générale, resserrée sur 17 minute, l’autre plus étendue, le programme détaillé sur 30 minutes, son discours a rempli trois fonctions bien distinctes qui recouvrent bien les lois de la rhétorique : pathos (émotions), ethos (engagement), logos (programme).

Discours à la Zola : je souffre avec vous 

Il ne pouvait pas faire autrement. La société française est secouée d’émotions si fortes (colère, peur, dégoût…) traduites par un vrai boycott électoral, que Manuel Valls a consacré les dix premières minutes de son discours au pathos, au partage de l’émotion. L’enjeu ? Dans un contexte extrêmement hostile, il devait  franchir le fossé qui sépare politiques et pays réel pour au moins être écouté :

« Trop de souffrance, pas assez d’espérance, telle est la situation de la France. »

Dès la première phrase, belle figure de style dite contraste, le premier ministre n’a pas montré qu’il comprend les Français mais qu’il « est » les Français. Il n’a pas dit « je sais qu’il y a trop de souffrance », simple bienveillance qui garde la distance, il « est » la France qui souffre.

Suivent quelques descriptions dignes des romantiques du XIXe siècle :

« Cette exaspération quand, à la feuille de paye déjà trop faible, s’ajoute la feuille d’impôt trop lourde« 

« Ces retraités qui, à l’issue d’une vie d’effort, vivent d’une maigre pension« 

« J’ai vu ces gorges serrées ces visages fermés ces lèvres serrées » …

Manuel Valls ne décrit pas la réalité, du moins pas toute la réalité, mais la vision que  les Français ont de leur pays. Il l’a lui-même nommée : « La peur lancinante du déclassement ».

En rhétorique on parle d’ »hypotypose », dont Marine Le Pen est la grande experte : on décrit des scènes pour les donner à voir et frapper les imaginations. On montre qu’on partage cette vision et, que l’on est, par conséquent, digne de confiance.

La quête de confiance, donc, fil rouge du discours.

Dix minutes c’est long, très long. Trop long ? Manuel Valls a dû considérer que la raclée des municipales le valait bien. C’est donc à la France de gauche, qui l’a privé de 150 villes de plus de 10.000 habitants, mais aussi à celle tentée par l’extrême-droite, le repli, le rejet, à qui il a tendu la main en lui tendant le miroir de ses peurs.

Discours à la Mendès France : je vous dirai la vérité

La vertu première d’un homme politique est d’avoir de l’ethos, un engagement personnel dans la Cité, bâti sur des valeurs. Sinon, pourquoi lui ? Manuel Valls a pris soin de truffer son discours de mots d’engagement pour lui donner du corps, de la structure, une direction. L’ethos de Valls et ce n’est pas nouveau, repose sur quelques mots : vérité, République, laïcité, patrie.

On peut dire qu’il a à peu près résumé son ethos dans l’hommage à Jean-Marc Ayrault :

 « Je suis fier d’avoir été son ministre de l’Intérieur, fier comme socialiste, comme républicain comme patriote. »

 La vérité. Dans son discours, Manuel Valls a particulièrement insisté sur la vérité. Et cité Pierre Mendès France, son totem avec Clémenceau, dont le mot d’ordre était « dire la vérité ».

« Je dois la vérité (…) La vérité, premier principe de démocratie. Aux Français, je dirai la vérité, sur la situation d’urgence, vérité sur les solutions qu’il faut y apporter. »

 Habile, Manuel Valls en a appelé à l’ethos de tous les politiques, un appel en forme d’alerte, la phrase la plus forte de son discours :

 « La parole publique est une langue morte. »

 L’exemple parfait de la métaphore puissante, évocatrice. Valls dit qu’il faut arrêter de se renvoyer les responsabilités et retisser ensemble les liens avec la société. Tous les politiques de droite et de gauche sont sur le même bateau, menacé de naufrage par les sirènes anti-démocratiques.

Le chahut quasi constant qui a accompagné son discours permet de douter. Peut-être les députés de droite s’étaient-ils bouché les oreilles, comme Ulysse, pour ne pas entendre son appel…

Corollaire de la vérité, Manuel Valls a promis la sincérité :

 « Je dois la sincérité. Expliquer. Nous n’avons pas donné assez de sens aux efforts et sacrifices consentis depuis de années par les Français. »

 La sincérité jusqu’où ? Dans ce discours, il a tendu la main à tout le monde et reconnu les efforts passés. Mais les efforts à venir encore, alors que 50 milliards d’économies se profilent à l’horizon ?

On n’est pas aux États-Unis où, en 2009, au lendemain de la crise des subprimes, qui avait mis l’Amérique à terre, Barack annonçait des sacrifices pour tout le monde :

 « Notre économie est gravement affaiblie, conséquence de la cupidité et de l’irresponsabilité de certains, mais aussi de notre échec collectif à faire des choix difficiles et à préparer la nation à une nouvelle ère. »

 On est en France. À l’ère nouvelle, on préfère la nostalgie de la grandeur passée :

 « La France, c’est l’arrogance de croire que ce que l’on fait ici vaut pour le reste du monde. »

 Discours à la Clemenceau : à l’attaque !

L’efficacité ce fut la deuxième partie du discours et le troisième pilier de sa rhétorique (après le pathos et l’ethos), le logos : pacte de compétitivité, relèvement du barème de l’impôt, réforme territoriale, transition énergétique, rythmes scolaires… Manuel Valls est vite allé au programme, un vrai catalogue, au risque du « tunnel », défaut vallsien par excellence.

 

S’il n’a pas clairement incité à l’effort, le Premier ministre a appelé à l’action. Tel de Gaulle appelant les généraux à le rejoindre le 18 juin 40, le Premier ministre a appelé à lui l’ensemble des acteurs de l’économie

 « Nous avons besoin de nos entreprises, nos PME, start up,  artisans, associations, je salue nos artisans, coopératives (…) je salue nos artisans, nos agriculteurs, nos commerçants. » …

 Sa référence, on le sait, c’est plutôt Clemenceau que de Gaulle, sa foi dans le modèle républicain capable de « promouvoir, protéger et intégrer » ses citoyens.

Après la vérité et la sincérité, Manuel Valls a mentionné son troisième engagement, l’efficacité :

 « Je dois l’efficacité. Pour cela j’ai formé un gouvernement compact resserré et solitaire, paritaire. »

 Un gouvernement de combat, donc, bien dans l’esprit du vieux lion. Mais l’armée de Manuel Valls comprend tout le monde, la gauche, la droite, les entreprises, les syndicats. Un vrai caravansérail qui exigera beaucoup d’autorité du leader.

Beaucoup de projets, beaucoup de chiffres aussi. Le discours moderne et devenu chiffré. Le chiffre qui rassure, le chiffre qui sonne concret, même si en réalité les chiffres peuvent mentir comme les images et les mots.

Heureusement, l’inventaire était relevé de temps à autre de belles maximes :

 « Sans croissance pas de confiance et sans confiance pas de croissance. »

 Mais aussi d’incursions d’ethos en se mettant dans les pas des grands hommes :

 « La France a cette même grandeur qu’elle avait dans mon regard d’enfant, la grandeur de Valmy, celle de 48, la grandeur de Jaurès, de Clemenceau, de de Gaulle. La grandeur du maquis. »

 Et de pathos sans lequel aucun discours ne peut toucher :

« Et c’est pourquoi j’ai voulu devenir Français. Être Premier ministre est un immense honneur pour moi. Je me dis qu’il y a peu de pays au monde qui permettent à des citoyens nés à l’étranger qui ont appris les valeurs de la République de prendre les plus hautes responsabilités de l’État. C’est pour cela que j’aime profondément ce pays. »

Ce furent 47 minutes d’un discours tout en énergie corporelle et vocale. Un phrasé scandé, rythmé, serré, volontaire. Valls n’est pas un grand orateur mais il s’est posé en bon chef de meute, ce que le pays semble réclamer en ces temps d’angoisse.