Non Léa Salamé, un livre bouleversant n’est pas « sans aucun pathos »

Non Léa Salamé, un livre bouleversant n’est pas « sans aucun pathos »

Writtern by Béatrice Toulon

par Béatrice Toulon, directrice de Maestria consulting

 

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Cette chronique sera celle d’un ras-le-bol doublé d’un vif désir de réhabilitation, celle du pathos.  Car ce registre de la rhétorique souffre d’un cruel manque de considération, d’une sale réputation. C’est vrai : on tombe dans le pathos, on n’y monte jamais.  Le pathos (émotion en grec), cet appel aux émotions dans le langage, les arts ou la littérature fait même  l’union sacrée des beaux esprits contre lui. Et c’est injuste.

Comme sur France Inter, ce jeudi 5 mai. L’invité de Léa Salamé s’appelle  Jacques Sémelin. Spécialiste des génocides, il est là pour un livre plus personnel, l’histoire de son histoire, celle d’un garçon qui apprend à 14 ans qu’un jour il sera aveugle. Mais on ne sait pas quand. Ce « quand » arrive 22 ans plus tard. A 36 ans,  Jacques Sémelin est devenu un historien  de grand renom quand brusquement il se retrouve derrière « un mur de gris ».

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Léa Salamé  introduit son invité en présentant  son livre « Je veux croire au soleil», qui vient de sortir aux éditions des Arènes :   «  Un très beau livre, bouleversant, vivifiant, drôle, jamais dans le pathos »…

 

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Non Léa Salamé, un livre ne peut pas être « drôle » ou « bouleversant » et « jamais dans le pathos ». C’est lui, ce bougre de pathos présent dans le livre qui enclenche le rire ou le bouleversement,  cette grande secousse  émotionnelle.  Le pathos, c’est  précisément l’art de provoquer les émotions, toutes les émotions : plaisir, peur,  joie, tristesse…   Un livre « sans aucun pathos » pourra nous intéresser  – La Dioptrique de Descartes avec ses planches sur la lumière par exemple – mais  jamais nous toucher.

Bien sûr, on comprend ce que la journaliste veut dire. L’auteur ne cherche  pas à nous  manipuler en nous apitoyant sur un destin brisé. C’est même tout le contraire. Ce livre  suscite admiration pour le savant, respect et sympathie pour l’homme.  Mais s’il y parvient  c’est  justement parce qu’il donne à comprendre et aussi  à ressentir cette incroyable bascule du monde des voyants à celui des non-voyants.  Et comment on y fait face.

Il ressemble à quoi le soleil ?

A la question de la journaliste :  « Il ressemble  à quoi le soleil ?», il répond : « il ressemble à ce que je ressens sur  ma peau».  Il nous livre une information factuelle : un aveugle  ne perçoit rien de la lumière du soleil, seulement de sa chaleur. Il est dans le logos, en appelle à notre intelligence rationnelle.  Mais il  ajoute aussitôt  : «  je vous parle aujourd’hui d’un autre monde, je suis là dans le studio et je suis aussi ailleurs, derrière un mur de gris ».

L’historien sait bien qu’une explication n’est qu’une partie d’un récit. Alors, il complète par des  images  – l‘autre monde, le mur de gris –  pour nous donner aussi à ressentir , autant qu’on le peut, ce  qu’il vit. Il est dans le pathos, autre porte d’entrée de notre intelligence, celle de l’émotion et de l’imagination.

En quelques minutes d’échange radiophonique, on sera d’ailleurs parcourus d’émotions,  de  la peur quand l’historien évoque sa chute sur les rames du métro,  de la joie quand il associe le « tac » des talons des femmes  qu’il suit dans la rue au « clac » de sa canne…  Ou quand il raconte qu’il ne quitte jamais son chapeau à larges bords qui le protège de tout, surtout des bosses quand il se cogne… Et il donnera terriblement envie de lire son livre, preuve que nos émotions d’auditeurs ont bien été éveillées.

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La méfiance à l’égard de la manipulation par les émotions  ne date pas d’aujourd’hui. Elle vient de loin, de l’Antiquité grecque où  l’hubris (la passion, la démesure)  relevait du crime car elle entraînait les hommes à  déborder du destin qui leur était fixé parles dieux.

Depuis,  la confusion a toujours plus ou moins été entretenue dans la culture occidentale entre les émotions et leurs excès.  Bien vues au Moyen Age, mal vues à la Renaissance, elle sont revenues en grâce avant de subir le coup violent du cartésianisme, des Lumières et de la révolution avec la sacralisation de la Raison et le culte de la Science. Le pathos est passé de nouveau du côté obscur de la Force,  accolé à la  faiblesse, au danger de manipulation. Malgré un retour en grâce, avec les arts et la littérature au XIXème siècle, la culture platonicienne qui domine encore aujourd’hui l’Occident nous invite à considérer les choses de l’esprit comme supérieures à celles du coeur, à nous tenir à distance  du pathos,  à s’en méfier, à ne l’aimer que sobre, retenu, voire, c’est encore mieux, carrément invisible au point que des commentateurs comme Léa Salamé ne le reconnaissent même plus quand il le rencontrent. Aujourd’hui, la seule émotion qui peut s’afficher est celle qui fait rire… celle-à, elle est partout. Plus une seule émission de France Inter sans humoristes, peut-être parce qu’on n’associe pas l’humour au pathos, ce qu’il est pourtant, même teinté d’analyse.

Eh oui, même mal-aimé  le pathos  est là et bien là. D’ailleurs, ce jeudi, l’émotion qui se lit dans les yeux de Léa Salamé  quand elle regarde Jacques Sémelin qui ne la voit pas, nous dit combien elle a été frappée au coeur. Et c’est cette émotion et seulement cette émotion  qui l’a incitée à inviter l’historien sur le plateau de France Inter,  dans la douce lumière du matin dont son invité se fout, derrière son mur de gris.