Dieudonné : les clés d’un discours manipulateur

Dieudonné : les clés d’un discours manipulateur

Writtern by Béatrice Toulon

LE PLUS. Il est poursuivi par la justice pour « incitation à la haine raciale », Manuel Valls veut faire interdire ses spectacles… Dieudonné est dans le viseur des autorités. Malgré des discours nauséabonds, condamnables et condamnés, nombreux sont encore ses fans. Comment fait-il ? Décryptage d’un discours bien huilé, loin d’être « anti-système ».

Par Béatrice Toulon.

Comment Dieudonné séduit-il les foules ? Ici au tribunal de Paris le 13 décembre 2013. (A. MEUNIER/SIPA)

Comment Dieudonné séduit-il les foules ? Ici au tribunal de Paris le 13 décembre 2013. (A. MEUNIER/SIPA)

 

Ludique, provoc’, marketing et réactionnaire, Dieudonné manie un discours manipulateur qui n’est que le reflet grimaçant d’une démocratie bringuebalante.

 

Il satisfait le plaisir de la transgression

 

Il y a 20 ans, le provocateur en chef s’appelait Jacques Vergès. Il était avocat, érudit et pas toujours facile à suivre. Aujourd’hui, il s’appelle Dieudonné, sa phrase préférée c’est « c’est de la merde », il met  « une quenelle « dans le fion du sionisme » et raconte que si Taubira est une guenon, c’est une  « bonobo » à cause du mariage gay« .

 

Les publicitaires le savent depuis pas mal de temps, la perte de crédit des experts (l’homme en blouse blanche) et des modèles (stars, politiques) a laissé la place à une valeur devenue dominante : le plaisir. C’est  le règne du pathos – au détriment du logos et de l’ethos – dont les humoristes sont les maîtres parce qu’ils font rire, choquent, inventent des gimmicks… Ils suscitent un plaisir immédiat.

 

Parmi eux, Dieudonné occupe, ou plutôt occupait, la place du sale-gosse-qui-ose-tout. Grossier, no limit, il provoque le plaisir de la transgression, qui fait du bien dans une société démocratique, donc policée.Et se retrouve avec sa quenelle au centre d’une polémique sur la liberté d’expression, la République et même la démocratie. Bigre.

 

Un glissement de la provoc’ efficace…

 

Dieudonné porte depuis 25 ans l’humour transgressif, incorrect et provocateur. Mais il sait bien qu’il faut le mettre en contexte, l’accompagner, montrer qu’il ne ménage personne. C’est ce qu’il faisait, avant. Exemple en 2003 avec les femmes (« Le Divorce de Patrick ») :

 

« Les femmes ça grouille de partout. Il en naît une toutes les secondes. D’ailleurs, les Chinois, ils ont pris des mesures. En Chine, les petites filles, ils les jettent dans des puits. Ils les bouffent certainement après…  en nems. »

 

Humour lourd mais exempt d’ambiguïté parce que le contexte l’est. C’est de l’ironie, qui suppose que le public partage les mêmes valeurs. En l’occurrence, personne n’approuve le massacre de petites filles. De plus, juste après, dans une recherche d’équilibre rassurante, l’humoriste campe un homme, un crétin qui trouve la guerre « trop belle » et s‘énerve contre les femmes pacifistes.

 

Même année, Dieudonné ressort le même bazooka, cette fois en direction de Patrick Bruel :

 

« Quand j’entends les chansons de Patrick Bruel, je ne doute plus des chambres à gaz… L’Allemand n’a pas la même patience que moi. »

 

On est plus gêné, car le contexte n’est pas le même. On n’est plus sûr de fonctionner sur le mode de l’ironie : la Shoah n’est pas (hélas) une monstruosité dans toutes les têtes du public. Du coup, on ne sait plus de quoi les gens rient et ce qu’ils partagent. Et l’humoriste n’embraye pas, pour balayer cette fameuse ambiguïté, sur la connerie des antisémites, comme il le fait pour les autres sujets.

 

… à l’insupportable

 

En 2013, dans son spectacle « Dieudonné dans le mur », il refait quasiment mot pour mot la même blague sur les chambres à gaz en direction cette fois de Patrick Cohen. Mais ce n’est plus gênant, c’est insupportable. Le contexte a beaucoup changé.

 

L’antisémitisme est encore vivace dans l’extrême-droite française malgré les efforts de Marine Le Pen (qui préfère miser sur le rejet de l’islam) et Dieudonné a affiché ses liens avec Jean-Marie Le Pen ou des négationnistes comme Robert Faurisson et Alain Soral.  

 

Contexte encore : l’antisionisme-antisémitisme est devenu une plaie chez les Français musulmans. Or Dieudonné a créé un front antisioniste (avec le symbole de la quenelle), fait un spectacle à la gloire de l’ex-président iranien Mahmoud Ahmadinejad (« Mahmoud », 2010), affirmé à la télévision de Téhéran que« en Occident, on est éduqué par les sionistes, on travaille pour les sionistes, ça devient même notre religion, on est devenu les esclaves des sionistes ».

 

Comme disait Pierre Desproges, on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui.

 

Le roi de la connivence avec son public

 

Dieudonné s’est constitué un public quasiment inconditionnel avec lequel il a su créer un lien très fort, un vrai casse-tête pour les ligues anti-racistes.

 

Bien sûr, il y a des crânes rasés et des gens des quartiers tout simplement heureux d’entendre taper sur les juifs. Mais pas seulement.

 

Dans ses spectacles, ses sketches, ses messages vidéos, Dieudonné use avec maestria de tous les ressorts du pathos qui, selon l’expert en rhétorique Philippe Breton, font les leaders et soumettent les foules :

 

– Les phrases elliptiques : c’est son outil préféré. « Dieudo » aime interrompre ses phrases pour laisser le public poursuivre le raisonnement. Frisson. Communion dans la transgression. L’union est opérée. Il y a eu co-création. Le public n’est plus en état de se mettre à distance de ce qui est dit.

 

– L’auto-dérision : Dieudonné l’utilise presque systématiquement. Dans « Le divorce de Patrick », il fait dire à sa partenaire : « avec le cachet que tu as demandé, normal que les régisseurs soient des emplois-jeunes. » Logiquement, quelqu’un qui « se la pète » entraîne l’envie de le rabaisser. Là,c’est le phénomène inverse : il se moque tout le temps de lui-même, ce sera le public qui le remettra sur le piédestal.

 

– La citation fictive : autre utilisation systématique. Dans son dernier spectacle « Dieudonné dans le mur » : « On m’écrit : ‘Dieudo, ta chanson, c’est de la merde’. Dis-donc, t’es un peu dur. Bon, oui, d’accord, c’est de la merde mais en ré mineur quand même ». Être capable de rire de soi comme sésame pour tout dire sur les autres. C’est très important auprès d’un public qui souffre de mépris, de l’arrogance des élites, c’est une façon de dire : je suis comme vous, je suis génial, donc vous êtes géniaux.

 

Un obsédé du marketing de soi

 

Ce qui frappe dans les récents spectacles de Dieudonné, c’est son narcissisme de plus en plus exacerbé, menaçant, à terme, pour son équilibre mental.

 

Il faut le faire : annoncer dans son spectacle que l’on a fait 300.000 clics sur son sketch, « plus que TF1 ». Pour un anti-système, on n’est pas loin de la stratégie de la « table des meilleurs ventes ».

 

Ses derniers spectacles tournent en boucle autour de lui, davantage que contre les « sionistes ». Il passe désormais les vidéos de ceux qui l’attaquent dans les émissions comme « Ce soir (ou jamais !) ».

 

Il n’oublie pas que le marketing qui marche le mieux se doit d’être ludique et participatif : il invite les internautes à reprendra sa chanson « Guerlain pin pin petit fils de putain », délibérément nulle, pour le faire des remix, des adaptations et, surtout, « les mettre sur Youtube ». La quenelle est un parfait gimmick ludo-communautaire.

 

Dieudonné se veut anti-système, mais il sait bien comment les choses marchent. Il cherche à devenir l’icône du rejet du « système ».

 

Il nourrit les fantasmes

 

Sur le fond, de sketches en messages, Dieudonné reprend les arguments centraux de ceux qui jugent qu’on n’est plus en démocratie :

 

– « Les médias sont au service des politiques qui sont au service des sionistes ». Dans ses derniers messages sur internet, il rit des deux journalistes de RFI tués au Mali. « On est journalistes, on est indépendants »… rire… « tiens, prend-toi un pruneau »… « pas cons les Touaregs ».

 

Il n’a évidemment pas tort en parlant de l’Afrique pillée par les colonisateurs ou des intérêts peu humanitaires (l’uranium) qui motivent les interventions. Mais l’exemple de Ghislaine Dupont est particulièrement mal choisi. Son indépendance, son courage et sa connaissance du terrain étaient légendaires.

 

– « On peut critiquer les noirs, les arabes mais pas les juifs ». En fait, Dieudonné va désormais beaucoup plus loin qu’une grande partie de son public qui constate (pour le déplorer) qu’il y a des sujets plus tabous que d’autres.

 

En réalité, l’affaire « Taubira et la banane », par exemple, a provoqué une énorme émotion et des plaintes en justice. Quant au tout dernier scandale de la vidéo de Canal Plus sur le Rwanda (retirée depuis), il montre que les génocides ne se traitent pas de la même manière que les autres tragédies de l’Histoire…

 

– « Les élites bobos-juives-mondialisées-libertaires contrôlent tout ». La consanguinité  des élites est incontestable en France. Et la mondialisation jette dans le fossé tous ceux dont  le marché n’a pas besoin.

 

Ce qui gêne c’est la généralisation systématique des discours de Dieudonné : « les  médias », « les politiques ». C’est cette même généralisation qui nourrit le racisme : « les noirs ». De plus, en devenant la voix des sans voix, l’humoriste bascule dans un esprit de réaction où le mariage gay devient  le « truc où tout le monde s’*** comme les bonobos ».

 

 

« La matière première de l’humoriste, a-t-il expliqué à la télévision iranienne, c’est la bêtise humaine, c’est le mensonge et, au final, le sionisme. »  La guerre de civilisations a visiblement gagné un adepte mais l’humour a perdu un de ses rois.