Debat sur l’Europe entre Le Pen, Mélenchon, Copé et consorts : Le match rhétorique

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Debat sur l’Europe entre Le Pen, Mélenchon, Copé et consorts : Le match rhétorique

Writtern by Béatrice Toulon

Chronique rhétorique de Béatrice Toulon sur le site du Nouvel Observateur, Le Plus. 23 mai 2014
Face à David Pujadas, l’un s’est montré sûr de lui, l’autre plus incisive… Que fallait-il entendre derrière les mots de Le Pen ou Mélenchon dans ce « Des Paroles et des actes » du 22 mai ?

S’il fallait regarder « Des Paroles et des Actes », dernier débat sur l’Europe avant le scrutin de dimanche, ce n’était pas pour espérer comprendre les enjeux de Schengen, de la fiscalité européenne, du traité transatlantique ou du caractère démocratique ou non des institutions de Bruxelles.

 

Ce genre d’émission ne sert pas à cela, il faudrait plutôt des explications pour ensuite se faire un jugement, ce qui n’intéresse personne. Ce n’était pas non plus pour savoir qui est favorable à l’Europe et qui ne l’est pas, on le sait déjà…

 

Une confrontation est une olympiade, on mesure les adversaires, on admire la performance, on espère la chute. On prend aussi la température des différents courants politiques, jusqu’où ils sont prêts à aller, les mots qui ressortent, la confiance des uns, l’agacement des autres, surtout quand il y a Marine Le Pen au milieu, toujours et sa stratégie d’occupation du terrain…
Petit tour d’un débat entre six adversaires qui, en parlant d’Europe, ont beaucoup dit sur eux et sur l’état de notre classe politique.

François Bayrou, le plus « prof »

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On peut faire beaucoup de reproches à François Bayrou mais pas celui de l’inconstance. Démocrate chrétien à la française, le président du MoDem a défendu sa vision de toujours, celle d’une Europe fédérale qu’il préfère appeler Europe « coopérative », à savoir une Europe « des Nations qui mettent ensemble ce qu’elles ne peuvent pas faire seules ».
L’Europe n’est pas populaire ?  « Il ne faut pas se déterminer par rapport à l’opinion. »

N’est-il pas patriote ? « Les plus européens sont les plus patriotes. »
Là où les autres peuvent être tentés de jouer sur l’émotion, la peur, l’attachement à la patrie, le président du MoDem joue la carte du sage, tantôt professeur donneur de leçons (ce que lui a reproché Copé), tantôt provincial plein de bon sens. À la fois « sachant » et paysan.

C’est sa principale force, une image d’équilibre rassurant.
Professeur, il montre à la caméra une planisphère, preuve que l’Europe même unie est toute petite face aux « pays-continents », il reprend le journaliste sur la fiscalité (« Vous partez d’un présupposé faux »), il délivre sa leçon (« Je vais vous dire ce qu’il faut faire : réduire les différences sociales et fiscales entre les pays, c’est là que sont les vraies oppositions des gens à l’Europe »).
Mais il n’oublie pas l’argument de bon sens à l’heure du vote :  « Si tu ne sais pas quoi faire, pense à ce que ton ennemi aimerait que tu fasses. Les autres, Poutine, la Chine, les États-Unis, il rêvent que l’Europe se brise. »
Inconvénient : cette singularité, cette image de soi très forte en fait un sage qu’on va volontiers consulter, mais on ne le voit pas vraiment en chef de meute capable d’emmener la troupe vers la victoire.
Et, disons-le, le président du MoDem donne de sérieux signes de fatigue. Hésitations, explications sans fin, François Bayrou a accusé Laurent Wauquiez et son projet de « noyau dur » européen de « regarder dans le rétroviseur », mais jeudi, il semblait avoir l’avenir derrière lui.

Jean-François Copé, le plus « équilibriste »

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Ni très vibrant, ni très offensif, Jean-François Copé a laissé le champ des convictions aux autres pour occuper celui de la pure politique : repousser les extrêmes d’un côté, montrer qu’il n’y a pas de différence avec les centristes, et faire condamner le gouvernement de gauche de l’autre.
« L’essentiel des échecs, on les trouve dans les pays gouvernés par la gauche. »
En équilibriste, coincé entre le discours ultra-patriotique de Marine le Pen et l’europhilie des centristes, le leader UMP a évité de théoriser sur l’Europe pour, prudemment, se caler sur le positionnement français :
« À l’UMP, nous voulons défendre les intérêts de la France en Europe. »
Exemple, le Traité de libre échange (TAFTA) :
« Nous voulons imposer le normes européennes. Si ce n’est pas le cas nous ne signerons pas. »
En mettant en avant la défense des intérêts nationaux, la coopération inter-gouvernementale et le moteur franco-allemand, Jean-François Copé s’est montré fidèle à la ligne de Nicolas Sarkozy. Mais s’il y a cohérence du discours, il s’est retrouvé face son éternel écueil : celui d’une absence d’ethos (que veut l’homme Copé derrière le politique), d’une construction de carrière sans prise de risque, d’une vision plus proche de la navigation à vue que de la lunette à longue portée.

Stéphane Le Foll, le plus « techno »

Le Foll
On dit que la real politik, c’est « faire campagne en poésie et gouverner en prose ». Le ministre de l’agriculture a directement fait campagne en prose jeudi. Pas de pathos, pas d’envolées, pas de sourires, pas d’effets de style, il est resté dans le champ du logos, le champ du savoir : des chiffres, des courbes, des explications. Techno. Comme François Hollande, mais c’est précisément ce qui est reproché au gouvernement socialiste, l’absence de vision.
Précis, Le Foll a été le seul à poser avec précision l’enjeu réel de dimanche : faire basculer à gauche la majorité du parlement européen ancré à droite depuis ses débuts et alors que les sondages montrent que gauche et droite sont au coude à coude.
Logique, il a constamment fait référence à Martin Schulz, le candidat du groupe socialiste européen et candidat à la présidence de la Commission. L’enjeu est effectivement considérable et une bascule à gauche tant du Parlement que de la présidence de la Commission aurait un impact réel.
Mais il devrait relire Voltaire, qui écrivait en 1764 dans son dictionnaire philosophique portatif : »Presque toujours les choses qu’on dit frappent moins que la manière dont on les dit. »Et à cette aune-là, le ministre socialiste avait l’Europe triste.

Marine Le Pen, la plus « offensive »

Le Pen
On ne le dira jamais assez : Marine Le Pen est une bête politique, charismatique et sans les scrupules de la bonne foi qui limite l’efficacité de ses adversaires. En l’écoutant, on pense à cette phrase de Clémenceau à propos de Aristide Briand : « Il est capable de mentir même si cela ne sert à rien. »
Offensive, énergique, déterminée, à l’aise, souriante, ricanante même, par moments, la présidente du Front national était à son affaire. Il est vrai que son programme est le plus clair, le plus simple, le plus radical… et le moins susceptible d’être appliqué.
Adepte d’une Europe des Nations, Marine Le Pen s’est une fois encore nourrie de sa radicale différence, annonçant qu’en cas de victoire, elle redonnerait aux Français « la souveraineté législative, la souveraineté économique ». Et la sortie de Schengen :
« L’Europe que je veux, c’est l’Europe des Nations »
Marine Le Pen est forte parce qu’elle a banni la complexité de son champ sémantique :
« L’Europe détruit, la Nation protège. »
Remettons les frontières et tout ira bien. Mais elle l’exprime par une multitude de figures de styles rhétoriques :
« Les autres veulent repeindre les barreaux de la prison Europe, nous nous voulons donner les clés de la prison au peuple. »

Elle est une des rares à se rappeler qu’il y a un public qui écoute :
« J’appelle les téléspectateurs à aller sur internet voir la vidéo sur les promesses sur l’Europe sociale faites depuis 30 ans. Ça vaut la peine. »
Et quand elle est prise en défaut de cohérence, elle essaie de mettre le peuple de son côté contre les « technocrates »  :
« Arrêtez avec vos chiffres ! »
Complicité, connivence. Marine Le Pen est une des rares personnalités politiques françaises à manier à la fois le logos, l’ethos et le pathos, armes redoutables d’une rhétorique bien maîtrisée. Sa seule limite : être un jour confrontée à la réalité du pouvoir. Mais qui le souhaite ?
Yannick Jadot, le plus « bobo »


Bien sûr, il n’a pas le charme, le charisme et le brio de « Dany ». Yannick Jadot, tête de liste d’Europe Ecologie-Les Verts avait aussi des airs de petit nouveau, intimidé (sa voix s’est étouffée à plusieurs reprises), dans une classe où les élèves sont ensemble depuis la maternelle, se connaissent par cœur et se détestent moins – au fond – que leurs rivaux à l’intérieur des appareils.
Sur le fond, Yannick Jadot s’est posé en pro-européen, fédéraliste même, avec une étonnante assurance (de fond, pas de forme) presque provocatrice dans une ambiance devenue tellement eurosceptique :
« L’Europe doit devenir l’espace de notre souveraineté. »

Au risque de passer pour un « bobo » (devenu un gros mots depuis quelques temps), Yannick Jadot a aussi plaidé pour une souveraineté européenne sur les questions de société :
« Le droit à l’avortement est un enjeu européen. »

En porte-parole écologiste, il a bien sûr plaidé pour la sortie des énergies fossiles, du nucléaire et du diesel :
« Il ne faut plus dépendre de Poutine et de Gazprom. »
Peu de pathos chez le nouveau leader vert, il n’est pas du genre à mettre les rieurs de son côté et à manier la métaphore comme son prédécesseur. C’est un écologisme de l’ethos qui s’inaugure avec Yannick Jadot. Moins marrant, évidemment, moins festif, plus militant.

 

Jean-Luc Mélenchon, le plus « nostalgique »


Sur les plateaux télé, Jean-Luc Mélenchon est en général le seul capable de défier Marine Le Pen sur le terrain de la rhétorique. Mais sur l’Europe, son propos est plus nuancé, moins facile à capter.
Sortir ou pas sortir de l’euro ?

« Ce n’est pas le sujet pour moi. La monnaie par elle-même n’est pas le seul moyen de caractériser une situation. Mais cet euro-là ne conduit nulle part, il étrangle les peuples. »
Alors, sortir ou pas ? On ne saura pas…
Il a bien fait quelques belles anaphores pour dire sa déception de l’Europe :
« Nous avons fait l’Europe pour la paix et elle souffle sur les braises de la guerre en Ukraine (…) Nous avons fait l’Europe pour plus de démocratie, c’est l’austérité et un recul de civilisation. »
Et défié Marine Le Pen sur le terrain des figures de styles.
À propos de la proposition de Marine Le Pen et de Jean-François Copé de supprimer l’aide médicale aux étrangers en situation irrégulière :
« Les microbes ne savent pas si vous avez des papiers en règle ou pas. »

Pour marquer sa différence avec l’extrême-droite, Jean Luc Mélenchon a repris un thème qui lui est cher : celui de l’humanisme universel. Une valeur d’ethos qui s’oppose à l’humanisme sélectif du Front national. Mais comme son adversaire détestée, l’alpha et l’omega de Jean-Luc Mélenchon, c’est la France.

Un idéal doublé de nostalgie magnifiquement résumé par un de ses slogans :
« Non à l’euro de Merkel, oui à l’euro de la France. »
Ce qui valu cette petite phrase du journaliste François Langlet :  « Cet euro français, est-ce qu’il n’a pas déjà existé, n’est-ce pas qu’on appelait le franc ? »