Angela Merkel : les mots pour la dire

Angela Merkel : les mots pour la dire

Writtern by Béatrice Toulon

par Béatrice Toulon

merkel victoire
La victoire exceptionnelle d’Angela Merkel semble avoir surpris les observateurs en général, français en particulier. Avec 41,5% des voix pour la CDU, le résultat est, de fait, doublement exceptionnel puisque c’est à la fois le deuxième meilleur résultat de l’histoire du parti conservateur, et c’est la première réélection d’un dirigeant européen depuis la crise de l’euro qui brûle les vainqueurs à peine élus. Sauf Merkel, donc.

« Cette élection fait surgir une nouvelle ère du règne d’Angela Merkel, l’ère du merkelisme, un pouvoir politique dont personne n’avait remarqué la puissance ». Reconnaissait lundi matin le « Süddeutsche Zeitung », journal de centre gauche.

En France, la victoire de la chancelière n’a pas surpris, mais son ampleur si. Et le plus surprenant, au fond, c’est la surprise des observateurs, tant médiatiques que politiques car Merkel est la marathonienne d’un parcours sans faute depuis ses débuts, une habituée des records, élue en 2000 à la tête de la CDU avec 96% de voix.

Intéressons-nous donc à la surprise, résultat de trois phénomènes liés : la méconnaissance de la chancelière, le relatif désintérêt pour sa personne et, corollaire, la difficulté à la faire entrer dans un archétype féminin dans lequel ont pu entrer une Margaret Thatcher ou aujourd’hui une Marine Le Pen, maîtresses femmes, dominatrices, charismatiques, radicales. Mais Angela Merkel ?

« Mutti », une femme mystérieuse

catherine IILe petit portrait de Catherine II, la princesse allemande devenue tsarine de Russie, dont elle ne se sépare jamais, aurait dû interpeller. Depuis plusieurs années déjà, les observateurs auraient dû repérer que la CDU perdait régulièrement les élections locales pendant que la chancelière restait étonnamment populaire.

Pour le comprendre, il aurait fallu s’intéresser à la personne d’Angela Merkel. Or, si les médias français nous ont abreuvés d’informations sur le modèle allemand, les exportations allemandes, le non-smic allemand, pas ou peu de portraits de la chancelière, à l’exception d’un récit sur sa jeunesse sur le site Nouvel Obs. Une page dans « Le Monde », une dans « Libération » dans lesquelles ont été brassées les trois histoires mille fois contées de la physicienne grandie à l’Est dans une famille de pasteur, protégée devenu la Brutus du chancelier Kohl pour devenir la n° 1 incontestée de la droite allemande.

Des Français ont appris aujourd’hui son surnom en Allemagne, « Mutti », maman. N’y avait-il vraiment rien à raconter sur cette femme grandie à l’Est, incarnation du pouvoir politique dans un pays dominé par les hommes de l’Ouest ? Force est de constater que cette femme-là nous demeure mystérieuse.

kohlDans les années 1990, années de la réunification allemande, c’était une tout autre histoire. Helmuth Kohl était alors aux commandes. Et les portraits du chancelier succédaient aux portraits du chancelier dans les médias français. « Qu’est-ce que vous trouvez encore à dire sur Kohl ? » m’avait un jour  confié un de ses conseillers… Pour Merkel, on est loin, très loin du compte.

Angela Merkel n’aime guère François Hollande.

J’ose avancer quelques hypothèses au relatif désintérêt pour la personne de Merkel.

Tout d’abord un phénomène propre aux médias, invisible du grand public mais aux conséquences considérables : Merkel ne s’intéresse pas spécialement à la France et les médias français le lui rendent bien.

Helmut Kohl était un grand francophile, admirateur de De Gaulle et Mitterrand. Il avait arrimé l’Allemagne à l’Europe par l’Euro. Tout son entourage était francophile et ses principaux conseillers francophones. Des Allemands, comme on les aime, c’est-à-dire qui nous aiment.

Merkel n’aime guère François Hollande, mais ne déteste pas la France, disons qu’elle n’y pense pas tous les matins en se coiffant…

Les Français préfèrent les frasques de Berlusconi

berlusconiEnsuite le côté peu glamour de la dame, prudente, consensuelle, laborieuse (en Allemagne, on dirait travailleuse) n’éveillent tout simplement pas de désir – médiatique – pour sa personne. En France, on aime les chefs flamboyants, les maîtres, les rois, y compris pour les accabler.

On a préféré les frasques d’un Berlusconi à la gestion d’Enrico Letta. Enrico qui ? Eh bien oui, l’actuel chef du gouvernement, acharné au redressement du pays, mais inconnu car ni roi ni clown.

Une femme dans le monde du pouvoir

Enfin, Angela Merkel est une femme, qui n’entre guère dans les stéréotypes. Sous le titre « La vainqueuse », qui sonne aussi étrange en allemand qu’en français, le quotidien matin le « Süddeutsche Zeitung » écrivait « Vainqueur est un mot masculin, Merkel en a inventé la version féminine ».

L’histoire des femmes et du pouvoir est tellement récente en Europe qu’elle s’écrit encore au travers d’archétypes qui ne correspondent pas à la réalité et surtout pas à celle d’Angela Merkel. Il suffit de voir les qualificatifs dont elle a été affublée, quelque peu contradictoires : « mémère » (Jean Quatremer, de « Libération »), « dame d’acier » (Le Nouvel Obs), tout en étant « Mutti » (maman) pour l’opinion allemande… Il faudrait savoir.

La spécialiste des médias Marie-Joseph Bertini (« Femmes : le pouvoir impossible », Pauvert/Fayard) explique que les médias enferment encore à ce jour les femmes dans cinq figures médiatiques desquelles elles ne peuvent sortir : l’égérie, la pasionaria, la madone, la muse et la mère.

Angel Merkel, « Femme la plus puissante du monde » pour le magazine « Forbes », est évidemment beaucoup plus que cela, comme la plupart des femmes de haut niveau qui émergent partout en Europe et dans le monde. Il va falloir faire un petit effort pour élargir le champ lexical, être capable de saisir la complexité, la singularité de telles femmes. Pour Merkel on a quatre ans pour y arriver. Ce n’est pas trop pour nos médias…