François Hollande : de la Justice à l’emploi, évolution du discours présidentiel

François Hollande : de la Justice à l’emploi, évolution du discours présidentiel

Writtern by Béatrice Toulon

La chronique « Rhétorique »  de Béatrice Toulon sur le site du Nouvel Observateur, Le Plus.

Du discours du Bourget à l’interview de Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV/RMC, le style de François Hollande a-t-il évolué ? Exit les mots « justice » et « jeunesse », le président de la République parle « emploi » et « France ». Décryptage d’un changement de discours.

Hier, c’est-à-dire avant d’être élu président de la République, le 6 mai 2012, les maîtres-mots de François Hollande étaient  « justice » et « jeunesse ». Deux ans plus tard, ils ont laissé place à « emploi » et « compétitivité » dans les propos présidentiels. J’y ajouterais « la France », nouvelle favorite du vocabulaire hollandais, qui a balayé d’autre références, comme l’Europe.

Deux ans pour passer du cœur au porte-feuille, lequel, on le sait, n’en est jamais loin. Deux ans pour flouter un clivage droite/gauche au profit du clivage réussite/échec. Deux ans pour passer du peuple de gauche à la France qui gagne.

1. De la « justice » à l' »emploi »

Mai 2012, discours du Bourget :

« Avant tout effort, avant toute réforme, avant toute décision, avant tout décret, je ne me poserai qu’une seule question : est-ce que l’on me propose est juste ? Si c’est juste je le garde, si ce n’est pas juste, je l’écarte. Seule la justice doit guider notre action. »

Le candidat Hollande est bien calé sur le champ lexical traditionnellement de gauche, celui qui place la Justice avant toute autre valeur.

Mai 2014, interview de Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV/RMC : 

« Je me suis fixé comme objectif, comme obligation, ça sera la preuve que le pays a pu sortir de la situation dans laquelle je l’avais trouvé : la baisse du chômage. C’est mon obsession, mon combat. »

Pas une seule fois, le président n’a prononcé le mot « justice ». Une seule fois le mot « solidarité ». Et le mot « jeunesse », maître-mot de sa campagne n’a été prononcé qu’après 40 minutes d’échange…

L’emploi, obsession des Français peut évidemment être considéré comme une valeur de gauche. A part pour Paul Lafargue, le gendre de Marx qui a célébré le droit à la paresse, le travail  est même une valeur ouvrière. Bien sûr, on peut aussi considérer qu’il n’a pas de justice sans emploi. Mais de telles considérations ne faisaient pas partie de l’arsenal linguistique du candidat Hollande. Mais le mot n’apparaissait que peu dans le  discours d’avant l’élection présidentielle, comme s’il n’était qu’un moyen d’accéder au confort et à la dignité. Avant, donc, de devenir une fin en soi, forme de promesse d’ « inversion de la courbe du chômage » puis de  » pacte de compétitivité « .

Depuis quelques mois, et encore plus nettement depuis les vœux aux Français au cours desquels il a annoncé son pacte de compétitivité, François Hollande a opéré un glissement très net du social vers l’économique : « emploi », « fiscalité », « redressement », « compétitivité », « réussite »…

Le président a lui-même la réponse à son glissement sémantique :

« La seule promesse  qui compte aux yeux des Français, c’est le chômage. »

Si le pacte de compétitivité n’a rien de marxiste, la priorité absolue donnée au redressement économique national  dans les mots présidentiels donne quand même raison à l’auteur du « Capital » qui considérait que l’économie prévaut sur toute autre considération…

François Hollande l’avait dit, il l’a répété mardi 6 mai devant le journaliste Jean-Jacques Bourdin : s’il n’a pas fait baisser le chômage en 2017, il ne se représentera pas à l’élection présidentielle. Normal, logique, dira-t-on. Candidat en campagne, François Hollande insistait pourtant sur d’autres priorités.

2. Du « peuple de gauche » au « peuple de France »

C’est une évolution sémantique spectaculaire. Impossible de compter combien de fois a prononcé le mot « France » durant son échange avec Jean-Jacques Bourdin :

« Je veux qu’à la fin, les Français se disent : on a eu raison d’avoir confiance en nous, parce qu’on est un grand pays. »

« Ma seule question, c’est : qu’est-ce ce que j’ai pu faire pour remettre la France en marche ? Mon combat c’est de remettre la France en marche. (…) Ce qui compte, c’est que le pays ait tout à gagner. »

Un peu poussé, il est vrai, par le journaliste, François Hollande s’est même lancé dans une « anaphore d’amour » aux Français, peu dans le style de cet homme pudique :

« Moi j’aime les Français, j’aime les gens, j’aime ceux qui sont dans une difficulté et qui gardent espoir, j’aime ceux qui sont fiers de leurs pays. »

Reprenant le ton très Clemenceau de son premier ministre Manuel Valls, il a même exhorté les Français à plus de démonstration l’amour de la France :

« Parlez de la France, aimez la France, faites vivre la France, vous êtes la France ! »

Bien sûr, le président de la République est le président de tous les Français. Mais cette « amplification » rappelle singulièrement Nicolas Sarkozy dans son discours de fin de campagne en 2012 :

Les valeurs des leaders politiques sont-elles solubles dans la logorrhée élyséenne ? Il est vrai que la gauche a toujours eu du mal avec le mot « France », ancienne propriété sémantique de la droite et, très bruyamment aujourd’hui, de l’extrême-droite. Mais faut-il que cette réappropriation (la Nation est une création des gauches européennes du XIXe siècle) se paye par l’effacement de toutes les autres valeurs communautaires ? Celle de l’Europe, par exemple, dont le mot n’a pas été prononcé une seule fois dans l’échange avec le journaliste Jean-Jacques Bourdin. Une vraie performance à quelques jours des élections européennes…

Pour François Mitterrand, la France était sa patrie et l’Europe son avenir. Pour Nicolas Sarkozy, on aimait la France ou on la quittait. Pour François Hollande, on aime la France et on ne la dénigre pas… Et le dénigrement systématique de la France a effectivement quelque chose d’insupportable.

 3. Deux ans pour passer du « eux » au « je »

Il y a deux ans encore, François Hollande n’aimait guère se mettre en avant. Dans ses discours, il préférait parler des autres, de préférence ses adversaires pour les moquer ou les attaquer cruellement,  avec un goût marqué pour la « suspension » rhétorique, à savoir cette art de procéder par allusion qui crée le suspens et laisse l’assistance deviner la suite.

Sa fameuse diatribe sur la finance en est le plus célèbre exemple : 

« Dans la bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présente jamais sa candidature… »

Même s’il a prononcé quinze fois « Moi président » en 2012, dans son fameux débat avec Nicolas Sarkozy, François Hollande a mis presque deux ans, jusqu’aux vœux de 2014 aux Français, pour vraiment passer du « eux » au « je ». C’est sous le feu roulant des critiques sur son manque de « présidentialité » qu’il a adopté un champ lexical plus nettement présidentiel au regard des critères français de la Vème république….

François Hollande n’est pas seul en cause. Les institutions de la Ve République ont été dénaturées d’abord par l’élection du président au suffrage direct, puis par le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral qui semblent concentrer sur les épaules présidentielles la charge d’un pays entier.

Ce mardi 6 mai 2014, François Hollande était un peu plus voûté…