Parler en public : les 3 règles de Cicéron

Parler en public : les 3 règles de Cicéron

Writtern by Béatrice Toulon

par Béatrice Toulon

On se souvient du fameux débat entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, le 2 mai dernier  et la  fameuse tirade de ce dernier : « Moi, président de la République…» La figure de style est bien connue des littéraires,  l’anaphore. Ces quinze répétitions du « Moi, président… » dites avec gravité par un Hollande droit sans être raide, les yeux plantés dans ceux de son adversaire, ont peut-être contribué à convaincre suffisamment d’électeurs que cet homme-là avait l’étoffe d’un président. La rhétorique, l’art oratoire, n’est plus enseigné mais elle n’a rien  perdu de sa puissance depuis la Grèce d’Aristote et la Rome de Cicéron.

François Hollande

Bien parler n’est pas inné. S’il a pu improviser une telle  tirade, c’est que François Hollande  a trois atouts : il a l’habitude de parler en public, il a étudié la rhétorique (il est un des rares hommes politiques  à écrire ses discours) et il prend du plaisir aux joutes oratoires. Il est en revanche moins bon dans l’expression orale elle-même, ce qui prouve deux choses : on ne peut pas être bon dans tout et cela n’empêche pas d’atteindre ses objectifs !

Cet article est particulièrement  adressé aux femmes, souvent paralysées  par le complexe de l’imposture, ce sentiment de n’être pas à leur place sur les estrades et devant les micros. Alors, s’il faut en outre penser à faire de belles phrases…  Et pourtant, homme ou femme, désormais, notre carrière, notre ascension professionnelle  passe aussi par la communication, l’affirmation de son charisme, la prise de parole et la maîtrise de son discours. Et on peut, en outre, y prendre du plaisir!

Cicéron, grand rhétoricien romain, disait que pour persuader le public, un discours doit remplir trois fonctions : instruire, plaire, émouvoir (docere, delectare, movere). Il n’est pas mauvais qu’en ces temps de communication reine où charisme et séduction  ont pris tant d’importance, on se remémore ce qui constituait l’art oratoire dans l’Antiquité grecque et romaine, quitte à l’enrichir de quelques considérations d’aujourd’hui. A condition d’avoir quelque chose à dire. C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, clamait le film de Jacques Besnard (975). Si, quand même…

 

 

1. INSTRUIRE (DOCERE) 

 

C’est une évidence : une intervention publique sert à informer, donner les éléments du dossier et donner la preuve de votre vérité. Le public doit être convaincu  et qu’il  reparte en ayant retenu les éléments essentiels.

 

 

Utilisez des images. Les tribuns de l’Antiquité l’avaient pressenti, les neurobiologistes d’aujourd’hui  l’ont prouvé:  le cerveau humain enregistre le mieux les informations transmises par le biais de formules imagées, les métaphores.  Usez-en ! Exemple : Une femme dans un comité directeur c’est un olivier dans une forêt de sapins. Mais évitez les métaphores essorées du genre : La direction est un panier de crabes. Préférez-lui le «nid de frelons». Cela dit, si c’est votre direction, évitez d’en parler.  

Appuyez-vous sur des références. Quelques références,  quelques statistiques, quelques noms, quelques citations… cela légitimise vos propos et asseoit votre crédibilité. Exemple : Discours sur les femmes dans les instances dirigeantes des entreprises.

 Mais attention :  un peu de références impressionne, trop agace. De plus, cela suscite le sentiment désagréable que  vous manquez de personnalité en vous cachant derrière les autres.

Répétez les messages importants. Ne vous faites pas d’illusions. Notre cerveau est ainsi fait qu’il se réjouit de ce qu’il reçoit mais n’en retient qu’une faible partie. Le bon moyen de faire mémoriser les messages centraux de votre intervention c’est de les répéter sous des formes différentes : une image + une statistique + une explication. De plus, vous aurez plus de chance de toucher dans le public les différentes formes de mémorisation.

Et quand j’évoque les messages centraux, n’en espérez pas plus de deux ou trois par discours. En clair, préférez sacrifier des informations secondaires pour privilégier les principales et les marteler.

 

  2.  PLAIRE (DELECTARE)  

 

 

C’est encore plus vrai qu’au temps de Cicéron : aucune chance d’être écouté si votre public s’ennuie. Il vous faut le charmer.  

 

 

Prenez vous-même du plaisir. Rien n’est plus communicatif que le plaisir… ou son absence. Alors, montrez-le ! Si vous éprouvez du plaisir  à votre discours, le public le ressentira. Pour cela, pensez à ce que vous allez échanger  avec lui plutôt qu’au jugement qu’il va porter sur vous. Pensez-le en allié, en partenaire plutôt qu’en adversaire car c’est généralement le cas : à l’exception des grincheux  le public a envie que tout se passe au mieux.

Ne lisez pas votre discours. Cela coupe la relation avec le public. Vous parlez  à un fantôme. Le public décrochera. On ne convainc, on ne séduit, on n’entraîne un public (tiens un épitrochasme !) que si on garde constamment le lien avec lui. Si vous craignez de perdre le fil, répétez-le et gardez-le sous les yeux. Mais détachez-vous en.

Soignez la forme du discours. Même s’il s’agit d’un sujet technique, d’un simple reporting, on peut donner sans grand effort un peu de reliefs et couleurs à une intervention.

Surprenez votre public.  Bien sûr la priorité d’un discours va à la clarté, la concision et la simplicité, meilleurs moyen de capter l’attention. Mais il est bon aussi de surprendre son auditoire, en évitant l’uniformité, en lui faisant comprendre dès le début qu’il y aura des surprises. Un bon moyen consiste à « amplifier » son discours, forcer un peu le trait dans les deux sens, mêler aussi grandes références et petites anecdotes. On peut aussi  ravir par quelques unes des innombrables figures qu’offre la rhétorique, que l’on connaît et auxquelles on ne pense pas.  Utilisez des images  (le beaujolais nouveau pour un séminaire de rentrée) , citées avec le sourire, comme des clins d’oeil, histoire de ne pas se prendre au sérieux…

Ornez votre discours. Mettez-y des fantaisies qui flattent l’oreille et donnent du souffle à vos propos  :  allitérations (nou disons non au béton et au bitume), hypotypose ( nous sommes une chaloupe dans un océan de cargos), chiasme (un pour tous et tous pour l’Ipad, ou la nouvelle Clio ou ce que vous voulez) sonnent comme autant de petites fantaisies échappées de propos conventionnels.  Une suggestion : procurez-vous un  petit manuel de réthorique. Ou suivez des ateliers…

Vivez votre discours. Essayer de faire rejaillir votre énergie sur le public.  Cela lui permettra en retour de vivre ce que vous racontez. L’art oratoire est un art de l’échange,  en paroles mais aussi en énergie. Cette communication passe aussi par votre gestuelle : le corps droit, les gestes ouverts, le regard fixés sur les participants, chacun à son tour. Soignez le rythme de vos propos, variez les tons, observez des micros silences…

 

Parler en public est quasiment une épreuve sportive dans laquelle vous vous donnez à fond. C’est fatigant mais cela en vaut la peine.        

 

3.    EMOUVOIR (MOVERE) 

L’émotion, Cicéron la considérait comme l’effet le plus déterminant du discours, celui qui fait « fléchir » l’auditoire, emporte son adhésion.  Pour lui, durant un discours il faut que le public « s’irrite, s’apaise, jalouse, favorise, méprise, admire,  haïsse, aime,  désire, se dégoûte, espère, craigne, se réjouisse ou s’afflige.» Vous  n’êtes pas obligé d’aller jusque-là, c’est une indication…

 

 

Adressez-vous au cœur du public. Même dans un reporting commercial où rien n’égale la puissance des chiffres, introduire le facteur humain  est payant  : un témoignage, l’émotion ressentie à un moment l’effet positif d’une action… Cela  donne de l’épaisseur à votre propos  et emporte l’assistance. C’es l’émotion qui crée le lien.

Impliquez-vous. La communication s’effectue de personne à personne. Si rien n’émane de vous, rien n’arrivera à l’autre. « Bien dire le discours a pour effet que les paroles semblent  venir  du cœur », lit-on dans La rhétorique à  Herennius, traité étudié par tous les hommes d’Etat romains. Pour Cicéron, si l’émotion est authentique, elle peur frapper  comme la foudre : «  (elle) disperse tout sur son passage et montre sur le champ la puissance de l’orateur ».

Touchez sans manipuler.  Les tribuns de l’Antiquité, tellement maîtres de l’art oratoire, n’hésitaient pas à manipuler  l’assistance  (en particulier les juges dans les procès). Aujourd’hui aussi, les grands avocats en usent devant les jurés d’Assises. Mais rien n’égale la puissance d’une émotion réelle, authentique,  donnée en partage. Cette transmission d’émotion crée le lien qui fera de votre intervention un moment d’émotion mais aussi de plaisir et d’enrichissement partagé.
Et n’oubliez pas,  movere veut aussi dire « faire rire » en latin. L’humour n’est pas, comme on l’entend souvent, une caractéristique de notre époque :  Cicéron adorait amuser son public avec des  jeux de mots.

Mais, l’humour c’est comme les références, un peu ravit, trop alourdit.

 

 

 

Et vous quelles sont vos difficultés à parler en public?

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