Mandela : Les 7 piliers d’un charisme exceptionnel

Mandela : Les 7 piliers d’un charisme exceptionnel

Writtern by Béatrice Toulon

L’ex-président d’Afrique du Sud est mort le 5 décembre. Fervent militant anti-apartheid, il avait réussi à réconcilier un peuple divisé. Béatrice Toulon, formatrice en média-training, nous explique comment s’est construit cette figure de son vivant, du statut d’être humain au rang de demi-dieu.

Par Béatrice Toulon

 

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Avec Nelson Mandela, on a quitté l’histoire pour le sacré. De son vivant déjà, le père de la nation sud-africaine avait été élevé au rang de demi-dieu, de saint, de prophète. Depuis sa mort, certains ont bien tenté de faire son bilan historique. D’autres comme Christiane Taubira, ont imploré de le garder sur terre : « Nous n’avons pas le droit d’en faire une icône. De le désincarner. »

C’est peine perdue, avec Mandela, on est ailleurs. Comme les héros mythiques de l’Antiquité, il n’a pas fini d’inspirer la littérature, le cinéma, la chanson. Comme les saints chrétiens, les foules iront le prier. Il est Mandela le très haut et « Madiba », celui qu’on garde dans son cœur. À part Gandhi, je ne vois pas d’autre humain jouissant d’un tel statut dans le monde entier. Le phénomène est assez rare pour qu’on s’y arrête et qu’on tente de l’expliquer.

Ce qui distingue le divin de l’humain, c’est son pouvoir sans limite, au-delà de l’humain, justement. Jésus ressuscitait les morts, Bouddha lisait dans les pensées. Mandela a permis la réconciliation des Sud-Africains dans une même nation « arc en ciel », démocratique et pacifiée. C’était tout simplement impensable. Mandela l’a fait.

Des décennies d’oppression, de violence, de mépris, d’abus inouïs avaient transformé la vaste société noire en réacteur de centrale nucléaire. En face, la petite société blanche, éperdue de peur à juste raison, pouvait filer par le premier avion avec le magot amassé à la sueur des Noirs et ajouter le chaos économique au chaos social. Les massacres commis par les bandes de miliciens zoulous donnaient une petite idée de ce qui s’annonçait.

Et pourtant… À sa sortie de prison en 1990, après 27 ans d’incarcération, Mandela a négocié avec le pouvoir blanc, avec ses alliés, avec tous les mouvements pour rassembler tous les Sud-Africains autour d’un projet de république démocratique, toutes races confondues. Trois ans de négociations.

 11 février 1990 : Sortie de prison de Nelson Mandela, avec son épouse Winnie 

Le vrai « miracle Mandela » c’est l’addition de ses qualités humaines, que tant de qualités qui font les grands leaders se soient trouvées réunies chez une seule personne et se soient épanouies grâce à (ou à cause) des circonstances exceptionnelles.

  • Mandela-FreeUne intelligence de champion d’échecs

Mandela avait toujours un temps d’avance sur les autres.

Lui qui avait été communiste dans sa jeunesse savait que la chute du mur de Berlin, en 1989, était la vraie raison de sa libération trois mois plus tard. Il savait que l’empire soviétique allait s’effondrer et priver le pouvoir blanc de son argument de barrière contre le communisme.  Il savait que le moment était advenu du pouvoir noir mais qu’il aurait besoin des capitaux et des compétences des Blancs. Chacun pourrait trouver son compte, si la réflexion l’emportait sur l’émotion. Il y veillerait.

 

  • jeuneUn ethos qui transporte les montagnes

Mandela avait une confiance en lui et en son leadership plutôt rare chez les Noirs, en partie nourrie par son éducation de prince (de la tribu xhosa).

Jeune, il énervait ses copains de l’ANC en disant qu’il serait le premier président de La République libre d’Afrique du Sud. Mais Mandela avait aussi lu Aristote, le maître de la rhétorique. Il savait que la confiance en soi ne suffit pas pour fabriquer l’ethos qui transporte les montagnes. Il devait gagner et garder la confiance de ses soutiens (l’ANC) et l’affection du peuple (le pathos) pour être suivi.

Son projet politique a évolué, pas son attitude. Quand sa vision est devenue celle d’une Afrique du Sud multiraciale et pacifique, elle est également devenue celle de tout le monde. Avoir convaincu ses ennemis qui n’avaient plus trop le choix est une chose. Mais avoir convaincu ses amis et le peuple noir de surmonter sa soif de vengeance, seul un ethos de cet acabit pouvait y prétendre.

 

  • ccoupe du mondeLe sens des images

Ses sourires, ses chemises, son petit pas de danse le jour de son intronisation comme premier président noir en mai 1994… pas de doute, Mandela avait le sens de la communication. Un maître en images.

Le summum fut atteint le jour de la Coupe du monde de rugby (1995) immortalisé par « Invictus » le film de Clint Eastwood. On y voit Mandela débarquer dans le stade de Johannesburg, sous l’œil médusé du public blanc, revêtu de la tenue verte des « Springboks », symbole jusqu’alors des Afrikaners, de l’Apartheid. En s’en revêtant, il en faisait le symbole de l’Afrique du Sud réconciliée. Et la victoire fut fêtée jusque dans Soweto.  Là, nous n’étions pas loin du miracle…

 

  • discoursUn maître du discours

Mandela partage une chose avec Martin Luther King, ce n’est pas la non-violence. Longtemps chef de la branche armée de l’ANC, Mandela mis du temps à s’y convertir. Ce que les deux hommes partageaient, c’est l’art du discours. L’un comme l’autre savaient trouver les mots qui frappent, touchent au cœur et dessinent un avenir où l’on a envie d’aller.

Mais si l’Américain puisait son inspiration dans la « Bible », l’Africain préférait Shakespeare (« Jules César ») le prince du discours et de la manipulation par le verbe.

Déjà dans son premier grand discours, lors de son procès en 1964, dans un climat de haine raciale, il avait stupéfait l’assistance en lançant : « Je me suis battu contre la domination blanche. Je me suis battu contre la domination noire. » L’égalité était posée.

Dans ses deux grands discours (lors de sa libération en 1990 et lors de son intronisation présidentielle en 1995), il développe ses grands arguments auxquels il se tiendra toujours.

  1. Aux  Noirs, il reconnaît la légitimité de la lutte de ceux qui l’ont soutenu en commençant ses discours par le : « Amandla! Amandla! I-Afrika mayibuye » (Pouvoir, pouvoir, l’Afrique est à nous).  C’est le chant de ses partisans durant ses années de prison. Non, il fait comprendre que sa politique de main tendue au pouvoir blanc n’est pas un reniement du peuple qui l’a soutenu. C’est une nouvelle étape, rendue possible par ce combat sans faille.
  2. Aux Blancs, il tend la main aux Blancs en affirmant qu’il n’y a pas des victimes et des coupables, seulement des victimes, victimes de l’oppression (les Noirs), victimes de leur idéologie (les Blancs) :  « Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un de sa liberté, l’opprimé et l’oppresseur sont tous le deux dépossédés de leur humanité. »  Gonflé mais nécessaire.
  3. A  tous, il prône le pragmatisme : « Pour faire la paix avec un ennemi, il faut travailler avec cet ennemi et cet ennemi devient votre associé. »  Et il  affiche son fameux optimisme : « Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse. »
  4. Aux Sud-africains, il dessine la perspective d’un pays exemplaire :  « En faisant scintiller notre lumière nous offrons la possibilité aux autres d’en faire autant. »  Et même phare du monde : « Que règne la liberté. Car jamais le soleil ne s’est couché sur réalisation humaine plus glorieuse. »

 

  • saint mandelaUne patience… d’ange

Morgan Freeman a qualifié Mandela de « Saint ». C’est peu dire qu’il ne l’était pas dans sa jeunesse.  Vaniteux, narcissique, emporté, Don Juan… les commentaires n’étaient pas toujours flatteurs. La vie et surtout la vie en prison (27 ans) s’est chargée de le transformer. Elle lui a appris la patience, l’opiniâtreté, vertu majeure des leaders. « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort« , a écrit Nietzsche.

Soumis à l’arbitraire, à la haine raciale et à la bêtise, Mandela  a appris en prison l’art de négocier, de persuader, d’influencer. La stratégie du « gentil brontosaure », celui qui ne s’énerve jamais, qui ne s’oppose jamais, mas obtient in fine ce qu’il veut : « J’ai pu imposer ma dignité aux geôliers racistes de Robben island, a-t-il confié à son entourage à sa sortie, je le pourrai à l’extérieur. »

Dès sa libération, en  1990, il entame des négociaions qui mettront…  3 ans à aboutir.

 

  • peupleUne capacité à se faire aimer

Madiba, Tata… Mandela a pris soin avec le temps de cultiver la simplicité, le lien direct avec le peuple. Il aimait serrer les mains, caresser les épaules. Il savait maîtriser ses émotions dans les négociations et face aux humiliations, mais il savait aussi que ce pathos étudié dans les livres était indispensable pour rendre possible son projet politique.

Le jeune homme arrogant et sûr de lui avait fini par faire de sa gentillesse une part authentique de sa personnalité grâce à une qualité essentielle : l’écoute. Elle lui permettait de comprendre profondément les gens, leurs attentes, leurs souffrances, leurs peurs. Pour comprendre ses ennemis/interlocuteurs blancs, il avait appris l’Afrikans en prison.  En réunions avec ses amis de l’ANC, il laissait parler tout le monde avant de prendre la parole. Quant aux simples citoyens, il  considérait comme un impératif d’aller les écouter autant qu’il le pouvait.  Les hommes politiques noirs l’ont suivi parce que les gens du peuple avaient Mabida dans leur cœur.

 

  • vache sacreeLa stratégie de la vache sacrée

Élu président de la République en 1995, Mandela prendra soin de ne jamais gouverner. Il confiera les affaires à ses deux vice-présidents, le Noir Mbeki, le Blanc De Klerk et la commission de réconciliation à monseigneur Tutu. Lui, il symbolisera la réconciliation, de cérémonies, en voyages, en discours. Et c’est très bien comme cela.

Il devait préserver son image, intimement et définitivement confondue avec celle d’une Afrique du sud réconciliée pacifiée et optimiste. On lui reprochera de n’avoir pas aboli la ségrégation économique et d’avoir laissé se développer la violence délinquante. Mais, à voix basse, car on ne touche pas aux vaches sacrées. Et l’optimisme, son optimisme, demeure.

La dernière grande qualité de Mandela, si l’on peut dire, ce sont les circonstances exceptionnelles, tragiquement exceptionnelles, qui ont permis l’épanouissement de son génie. Un génie  très humain qu’il a expliqué lui-même, peu avant sa mort : « Je n’étais pas un messie, mais un homme ordinaire qui était devenu un leader en raison de circonstances extraordinaires. »