Le coming out de Ellen Page : son discours un bijou de rhétorique

Le coming out de Ellen Page : son discours un bijou de rhétorique

Writtern by Béatrice Toulon

Le coming-out prononcé le 14 février 2014 par la jeune actrice Ellen Page devrait faire date, au moins dans la communauté gay.

ellen pageCe fut beaucoup plus qu’un coming-out, la salutaire révélation de leur homosexualité par un nombre grandissant d’artistes et sportifs désireux de desserrer l’étau de l’intolérance. Là, c’est un vrai discours qu’a prononcé l’actrice canadienne en ouverture de la conférence « Time to thrive » (approximativement : il est temps d’aller de l’avant) organisée pour les jeunes LGBTQ (lesbiennes, gays, bis, trans, queers) à Las Vegas.
Ce fut un plaidoyer émouvant, convaincant et inspirant, un de ces moments où les mots peuvent influer sur le cours du monde. Pas tout le monde, pas le vaste monde mais, en l’occurrence, le monde silencieux et souffrant des jeunes gays et lesbiennes forcés à la dissimulation, à la honte et, dans une proportion huit fois supérieure aux autres, au suicide.
Un discours de huit minutes simple et clair, prononcé les yeux dans les yeux du public, sans notes (elle est actrice), l’émotion affleurant dans la voix ; un bijou d’argumentation aussi, de rythme et de tournures, un discours entièrement fondé sur l’empathie (l’art de se mettre à la place des autres), vivant et d’une authenticité à fendre le cœur de ceux qui en ont un.

Discours de Ellen Page + traduction

L’authenticité

E. PageEllen Page est une jeune actrice de 26 ans que les magazines people qualifient d’ »adorable » depuis son éclosion dans « Juno » en 2008. Une star tendance charme et impertinence mais, rassurons-nous, féminine et sexy (classée par FHM parmi les 100 femmes les plus sexy en 2008). Elle est donc au premier rang de ceux et surtout celles qui subissent la pression des normes. Elle ne raconte pas d’histoires à l’assistance, elle a intégré ces normes, joué le jeu :

« C’est étrange parce que me voilà, en tant qu’actrice, représentant cette industrie qui nous écrase tous de ses normes. Des normes de beauté, de vie réussie, de succès. Des normes qui, je déteste l’admettre, m’ont atteinte. Vous avez des idées plantées dans la tête, des pensées que vous n’aviez jamais eues avant, qui vous disent comment agir, comment vous habiller et qui vous devez être. J’ai essayé de les repousser, d’être authentique, de suivre mon coeur, mais ça peut être difficile. »

Intelligence de ce discours : le ton n’est pas à l’accusation contre le système qui peut engendrer la colère, émotion légitime mais non constructive. Il est à la libération intérieure qui commence par la reconnaissance de la puissance des normes et la tentation de se taire. Déculpabilisation. Moins tapageur mais plus révolutionnaire.

L’empathie

Comme dans un témoignage classique, l’actrice a pris son propre exemple et sa propre histoire comme fil conducteur de son discours. Mais, dans une démarche totalement empathique qui passe sans cesse du « vous » au « je » au « nous » :

Elle commence par le « vous »…

 « Je sais qu’il y a des gens dans cette pièce qui vont à l’école tous les jours et qui se font  maltraiter sans raison. Vous rentrez à la maison et vous vous dites que vous ne pouvez pas dire à vos parents toute la vérité à votre propos. (…) Tenter de créer une image mentale de votre vie – de ce qui va bien pouvoir vous arriver – ça vous brise un peu plus chaque jour. C’est toxique, douloureux, et profondément injuste. »

Elle fait le récit qu’elle imagine de la vie des autres et qui ressemble à la sienne. Mêmes histoires,  même souffrance, partage.

Elle revient au « je »…

 « Parfois, ce sont les petites choses insignifiantes qui peuvent vous abattre. J’essaie de ne pas lire la presse people en règle générale, mais l’autre jour, un site a publié une photo de moi allant à la salle de gym en jogging. L’auteur demandait « pourquoi cette petite beauté persiste à s’habiller comme un gros mec ? »

Son récit personnel demeure le fil conducteur qui donne la légitimité à son propos et fait le lien : je suis comme vous.

Et finit par le « nous »:

 « Il y a des stéréotypes envahissants sur la masculinité et la féminité qui définissent la façon dont nous sommes tous censés agir, nous habiller et parler. Ils ne sont à l’avantage de personne. »

La communauté est établie, le public est prêt non seulement à écouter mais à croire le message.

Le message

En faisant de sa plaidoirie pour une homosexualité au grand jour, une vraie communion entre elle et son assistance, elle peut maintenant opérer ce que le rhétoricien Grégoire Sommer appelle « la greffe d’opinion », en l’occurrence planter la graine de la libération contre les normes oppressantes :

« Vous êtes ici parce que votre motivation principale repose sur la conviction que ce monde serait bien meilleur si nous faisions tous un effort pour être un peu moins horribles les uns envers les autres. Si nous prenions juste cinq minutes pour reconnaître la beauté des uns et des autres, au lieu de  nous attaquer pour nos différences. Ce n’est pas difficile. C’est même plus simple, et une meilleure façon de vivre. Et en définitive, ça sauve des vies. »

L’exemple

Pour faire un coming out, il faut quand même du courage. Alors, Ellen Page va faire la preuve par l’exemple en faisant son propre coming out : l’incarnation de la jeune et jolie actrice hollywoodienne est gay. Elle prend un vrai risque vis-à-vis de sa carrière mais n’hésite plus pour deux raisons.

Le devoir moral :

« Je suis ici aujourd’hui parce que je suis gay. Et parce que… peut-être que je peux changer les choses. Pour aider les autres à vivre une vie plus simple et avec plus d’espoir. Aussi parce que je sens que j’ai une obligation personnelle et une responsabilité sociale. »

La lassitude : 

« Je le fais aussi égoïstement, parce que je suis fatiguée de me cacher et fatiguée de mentir par omission. J’ai souffert pendant des années parce que j’avais peur d’être ‘découverte’. Mon esprit en a souffert, ma santé mentale en a souffert et mes relations en ont souffert. »

Elle offre à l’assistance deux raisons puissantes de ne plus se cacher.

La poésie

Enfin, la forme même du discours est une belle réussite avec ses ruptures de rythmes, ses répétitions, ses figures de style ont ajouté une poésie qui a tiré le discours de la pure émotion vers quelque chose de plus riche, quelque chose comme de la noblesse. Je ne peux m’empêcher de relever la très  belle et très émouvante métaphore  :

« Je suis ici aujourd’hui, avec vous toutes et tous, de l’autre côté de la douleur. »

Une métaphore complexe qui transforme un sentiment en un élément physique, doté de deux côtés. Quel est cet élément ? Elle ne le dira pas. À nous d’imaginer le miroir d’Alice ou le Styx, le fleuve qui sépare les morts des vivants, mais qu’avec son coming out elle aurait pris dans le sens du retour à la vie.

A lire également:

Le coming out de Jodie Foster,les secret d’un discours éloquent