Emma Watson et le féminisme : son discours à l’ONU, un bijou de rhétorique

Emma Watson et le féminisme : son discours à l’ONU, un bijou de rhétorique

Writtern by Béatrice Toulon

Par Béatrice Toulon. Chronique sur Le Plus (22 septembre 2014), site du Nouvel Observateur.

Dimanche 21 septembre, l’actrice Emma Watson, mondialement connue depuis  « Harry Potter », a prononcé un discours en faveur de l’égalité des sexes à la tribune de l’ONU. Un discours qui a fait le tour d’Internet.

Pourquoi  a-t-elle réussi à nous toucher autant ?

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Aux Nations-Unis, l’actrice Emma Watson a prononcé un discours remarqué en faveur de l’égalité des sexes le 21 septembre 2014. (SIPA)

 

 

 

Ceux qui ne croient pas au pouvoir des discours devraient prélever 10 minutes de leur temps pour écouter celui d’Emma Watson devant l’Assemblée Générale des Nations-Unies à New York, dimanche 21 septembre.

Dans cette usine à discours, les vœux pieux se succèdent à la tribune à un rythme soutenu avant d’aller s’évaporer au-dessus de l’East River. Mais pas toujours. Et pas ce dimanche 21septembre 2014 quand la jeune actrice a parlé. Ambassadrice de ONU-Femmes, Emma Watson lançait la campagne « He For She » (Lui pour Elle), campagne d’un type nouveau à l’ONU destinée à sensibiliser les hommes à l’inégalité des genres.

Tout naturellement, l’organisation avait demandé à l’actrice britannique, jeune, moderne et mondialement célèbre depuis Harry Potter, de porter la cause. Et elle l’a fait, au-delà de ce que les organisateurs avaient osé espérer, sans doute. Un discours qui donne toute sa crédibilité à la campagne car il en a donné le ton juste : habité, sincère, simple et offert comme une main tendue.

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Discours d’Emma Watson

 

La grande classe

De la mare aux vulgarités où tant de jeunes artistes pataugent en remuant des fesses, elle émerge tel un lotus, sobre, droite, de blanc vêtue (vêtue, donc), sans apprêt, gracieuse comme peut l’être une jeune femme de 24 ans quand elle ne s’adresse pas aux hormones des hommes mais à leurs émotions et à leur raison.

Elle est en parfaite harmonie avec le sujet de son intervention : la dignité au féminin.

Elle capte comme l’Abbé Pierre

Classiquement, les premiers mots d’un discours ont pour mission d’attirer la bienveillance du public, la fameuse captatio benevolentiae rhétorique. Et quoi de mieux, pour le capter ce public que d’en appeler à lui directement ?

« Je vous tends la main, parce que nous avons besoin de votre aide. Nous voulons mettre fin à l’inégalité des sexes. Et pour cela ce nous avons besoin que tout le monde s’implique. »

L’abbé Pierre avait choisi cette même « exorde » pour son appel historique en faveur des sans-abris lors du rude hiver 1954 :

« Mes amis, au secours. »

De plus, l’interpellation du public est particulièrement judicieuse ici, puisqu’il s’agit d’impliquer dans le combat des femmes ceux qui ne se considèrent pas concernés a priori :

« Nous essayons de galvaniser le plus grand nombre possible d’hommes et de garçons pour qu’ils deviennent les avocats du changement. Et nous ne voulons pas juste en parler, nous voulons le rendre tangible. »

Elle rassure comme Nelson Mandela

Les esprits à conquérir sont ceux des hommes. Il ne sert à rien de les culpabiliser, cela ne servirait qu’à leur faire peur. Et à activer leurs défenses. Emma Watson adopte une stratégie beaucoup plus fine : les rassurer. Je suis avec vous :

« Je suis ambassadrice depuis 6 mois. Plus j’ai parlé de féminisme, plus j’ai réalisé que la lutte pour les droits des femmes est trop souvent devenu synonyme de haine des hommes. Et s’il y a une chose dont je suis certaine, c’est que cela doit cesser. »

Pour dire la conviction, la diction vient à l’appui des mots, lente, scandée : « it–must–stop–now ».

En fait, elle  adopte, sans doute sans le savoir, la même stratégie, la seule payante à vrai dire, que les grands avocats de la cause des Noirs, confrontés au même type de peur, celle des Blancs : rassurer ceux que l’exigence d’égalité pourrait inquiéter. Comme Nelson Mandela, en  1964, ors de son procès :

« Je me suis battu contre la domination blanche. Je me suis battu contre la domination noire. »

Un récit de soi sobre et émouvant

Pas de discours puissant sans un ethos affirmé, un récit de soi, un engagement personnel.

Emma Watson est féministe. Elle le dit.  Elle est économe de ses mots mais ne tourne pas autour. Une simple gradation (quatre âges, quatre exemples) dit tout de sa vision du destin des filles :

« À 8 ans, on disait que j’étais ‘autoritaire’ parce que je voulais mettre en scène la pièce qu’on présentait à nos parents. On ne disait pas ça des garçons ;

À 14 ans, j’ai commencé à être sexualisée par certains médias ;

à 15 ans, mes amies ont arrêté leur sport préféré par peur de prendre des muscles ;

à 18 ans, mes amis de sexe masculin étaient incapables d’exprimer leurs sentiments. »

Et de sa prise de conscience :

« J’ai décidé que j’étais féministe. »

L’extrême sobriété de l’expression, en contraste avec la charge émotionnelle des mots dans leur simplicité, fait de ce passage un des plus émouvants du discours.

Elle énonce son féminisme en s’appuyant sur les désormais célèbres anaphores :

« Je pense qu’il est juste, en tant que femme, d’être payée comme mes homologues masculins ;

 Je pense qu’il est juste de pouvoir prendre des décisions au sujet de mon propre corps ;

 Je pense qu’il est juste que les femmes participent en mon nom à la politique et aux prises de décision de mon pays ;

 Je pense qu’il est juste que socialement je bénéficie du même respect que les hommes. »

La puissance des mots

Elle sait et dit que le mot est « impopulaire ». Alors elle, elle continue de tendre la main même à ceux que son plaidoyer pour le féminisme n’aurait pas convaincus :

« Et si vous détestez toujours le mot, dites-vous que ce n’est pas le mot qui est important, mais l’idée et l’ambition derrière lui. »

Mais si, les mots comptent ! Et ils peuvent  agir sur le réel. Emma Watson le sait si bien qu’en réalité, elle vient d’offrir la tribune de l’ONU au mot « féminisme ».  Par ce mot, prononcé par une jeune actrice universellement admirée, dit et répété en un lieu aussi prestigieux, elle a fait franchir un nouveau pas à la cause des femmes.

Françoise Héritier l’a convaincue

L’anthropologue Françoise Héritier nota un jour : « Ça doit être fatigant d’être viril tous les jours. » Emma Watson en est convaincue la libération des femmes est aussi la libération des hommes :

« Nous ne parlons pas souvent du fait que les hommes sont emprisonnés dans des stéréotypes de genre, mais je peux voir que c’est le cas, et s’ils en sont libérés, les choses changeront naturellement pour les femmes. »

L’oratrice avait commencé par une interpellation, elle termine par une interpellation :

« Je veux que les hommes prennent leurs responsabilités. Afin que leurs filles, sœurs et mères puissent être libres de tout préjugé, mais aussi pour que leurs fils aient le droit d’être vulnérables et humains aussi. »

Star mondiale, Emma Watson est restée droite tout au long du discours, sobre. Mais le petit tremblement dans la voix disait combien le sujet la portait. Et il faut être un sacré macho pour ne pas être devenu, ce jour-là, un peu féministe.