Marine Le Pen : 3 leçons de média-training d’une interview catastrophe

Marine Le Pen : 3 leçons de média-training d’une interview catastrophe

Writtern by Béatrice Toulon

Et-Marine-Le-Pen-accusa-Anne-Sophie-Lapix-commissaire-politique-de-racisme-a-l-egard-du-FN

Par Béatrice Toulon

 

En principe, la présidente du Front national est le cauchemar des journalistes : elle est à la fois un « bon client » qui vous assure l’audience mais c’est un un sacré défi : son autorité, son charisme, son culot et sa mauvaise foi en font la reine des plateaux de télévision, bluffant jusqu’ à ses adversaires obligés de reconnaître son talent et son efficacité. A tel point qu’on cherche vainement la fois où Marine Le Pen aurait été mise en difficulté. Depuis dimanche, on en tient une : l’interview  hier d’Anne-Sophie Lapix dans « Dimanche+ », le 15 janvier sur Canal +,  consacrée au programme du Front National. L’invitée a été très déstabilisée par la journaliste qui a gardé le « lead » de l’échange du début à la fin tant sur le fond du sujet, le programme du Front National et son chiffrage  (« si vous le voulez bien on, va rester sur les chiffres »),  que sur la forme, ferme mais courtoise. Comment cela a-t-il été possible alors que l’an dernier à la même époque la journaliste avait été étriée par la politique. Proposition d’explication en trois raisons:
1. La journaliste  avait beaucoup mieux préparé l’interview que l’invitée politique. On ne le dira jamais assez, c’est CA-PI-TAL. Dès qu’il y a prise de parole en public, dans une interview ou dans un autre contexte, il faut une maîtrise « active » de son sujet, pas seulement l’avoir lu et s’en souvenir mais le « posséder » au point de pouvoir y revenir,  y faire des références à tout moment et, bien sûr, tenir tête.

Anne-Sophie maîtrisait le sujet du jour, à  savoir  le programme du Front National et son chiffrage. J’insiste car cela est si rare qu’on s’en émerveillerait presque : « 200€ par mois en plus pour 8,5 millions de Français, cela fait 20 milliards »   assène la journaliste avec la tranquille assurance de celle qui a vraiment fait le calcul. D’habitude, les  journalistes  qui mènent les interviews à la télé sont eux aussi des stars des plateaux –comme leurs interlocuteurs- des cumulars d’estrades, qui, faute de temps, se font préparer les sujets sur des fiches. Résultat le plus fréquent : un esprit vif, un verbe allègre, bref une aisance de forme mais pas de quoi insister sur un point précis, pas assez d’assurance sur le fond pour ça…

Anne-Sophie Lapix a fait le choix de n’avoir que cette émission. Elle la prépare personnellement et à fond. Le programme du FN, elle l’a travaillé  pendant plusieurs jours. Bloquer 3 minutes d’émission sur un chiffre que les interlocuteurs se renvoient à la figure est toujours risqué (ennui du public, irritation, sensation de gêne…), mais Lapix connaissait assez le programme pour savoir qu’il s’agissait d’une mesure phare (la taxe sur les produits importés)  et qui méritait en tant que telle qu’on s’y arrête. D’autant que, derrière ce chiffre, elle a aussitôt compris que c’est  la crédibilité économique du FN qui était soudain mise en question.

Marine Le Pen, à l’inverse, ne maîtrisait pas assez  le contenu de son propre programme économique. Cette situation avait quelque chose de paradoxal aussitôt exploité par la journaliste. Une interview est un match de mots avec prise d’avantage et montées au filet. Le Pen aurait pu arguer – comme Youssoun Dour au Sénégal- que le peuple n’attend pas d’elle des chiffres mais un grand dessein pour la France et même ajouter que la France souffre de trop de chiffres et pas assez de rêves. Mais elle est entrée dans la bataille des chiffres et faute de préparation l’a perdue.

 

2. Marine Le Pen a trop confiance en elle. Son assurance ne vient pas de nulle part : un Français sur trois d’accord avec ses idées selon un récent sondage. Et pourquoi se fatiguer à travailler ses dossiers alors que la situation économique et d’autres partis jouent en votre faveur. De plus, lle est une formidable batteuse d’estrade. Pourquoi se fatiguer à  travailler les dossiers, ce qu’elle n’aime pas faire ? Sur les plateaux de télévision, elle sait prendre le « lead », elle sait orienter les débats vers les thèmes qu’elle choisit : C’est la technique dite de la balle de tennis : elle récupère la balle et profite de la puissance de l’adversaire pour la renvoyer dans un coin du terrain adverse. Elle a bien essayé de le faire à une ou deux reprises, en essayant  de glisser vers le chômage ou vers le faible pouvoir d’achat des Français.  Mais contrairement à l’habitude, la journaliste s’est accrochée au sujet qui avait motivé l’invitation, le chiffrage des propositions du Front National (« qui va payer les 74 milliards » « qui va payer les 20 millards »),  quitte à y revenir au moins cinq fois d’affilée. Et aussi désarçonnée par la précision et l’assurance de la journaliste, elle lui a répondu « non » à un calcul à l’évidence juste. Grave erreur.

 

3. Marine Le Pen montre trop son arrogance. Marine Le Pen cherche à adoucir son image par le symbole même de la féminité, la blondeur (elle est plus blonde à chaque apparition). Elle a aussi appris à sourire  et à parler avec plus de modulation dans la voix (elle a travaillé sa prosodie). Il était amusant de constater qu’en face, Anne-Sophie Lapix semblait travailler une démarche inverse, imposer une image sinon de dureté, du moins de fermeté, d’austérité même : des interviews au laser, pas d’esbrouffe, pas de grands sourires, pas de décolletés. Une austérité contrepoids à sa très féminine beauté (potentiellement décrédibilisante, mais c’est un autre sujet).

Mais sous le masque du sourire Le Pen est vite apparue crispée. L’affaissement des épaules, la tête baissée disait  sa conscience de son échec en marche mais y répondait par ce qu’elle sait le mieux appliquer : l’arrogance et le mépris.  La présidente du Front National  sait, cherche mais n’arrive pas à pratiquer la stratégie gagnante des grands communiquants comme Xavier Niel  (qui a lancé le forfait Free): il ne faut jamais s’opposer frontalement au journaliste,  il faut rester zen, reconnaître éventuellement  son erreur et en rire pour mieux rebondir sur un terrain où l’on est fort. Humour et (fausse) humilité sont de meilleures armes dans un entretien qu’agressivité et arrogance. En répétant « non », « vous vous trompez » aux calculs  à l’évidence justes de  la journaliste,  en se moquant de ses « compétences économiques »  de la journaliste (parce qu’elle est journaliste ?Parce qu’elle est belle ?) elle a mis le public du côté de l’agressée. Il ne faut jamais agresser son interlocuteur, même si c’est un adversaire, même si c’est un journaliste agaçant. C’est une règle intangible qui vaut partout et dans tous les milieux : Le public n’accepte jamais les attitudes méprisantes. Lapix avait alors beau jeu de rester courtoise dans sa ténacité. Une vraie leçon de journalisme dont on aimerait à vrai dire qu’elle devienne la règle.