« J’ai échoué »… désormais dire ses échecs souligne la réussite

« J’ai échoué »… désormais dire ses échecs souligne la réussite

Writtern by Béatrice Toulon

par Béatrice Toulon, directrice Maestria consulting

 

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Flickr Tinou Bao / CC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous n’aimez pas avouer vos échecs ? Vous avez peut-être tort, c’est en train de devenir tendance. Dans les autobiographies, les interviews, sur les réseaux sociaux, les personnalités publiques ne se contentent plus de reconnaître leurs erreurs, elles évoquent leurs échecs.

Désormais, pour être un vrai winner, il faut avoir été un loser. Stars des arts, de la politique, de la high tech, du business, du sport… tous  y vont de leurs aveux d’échecs, voire de l’accumulation de leurs échecs.

Cette modeste attitude qui imprègne de plus en plus les récits de réussite dit quelque chose d’une époque où l’on a toujours besoin de croire à la réussite, mais une réussite qui sent la sueur, où on veut prouver qu’on a mérité son statut de riche et célèbre.

Bien sûr, il y a diverses façon de s’auto-flageller, certaines méthodes sont douces pour ne pas dire hypocrites, d’autres nettement plus rudes pour l’ego. Mais toutes traduisent une montée d’ « ethos » dans le récit de soi, ce besoin d’affirmer ses efforts, ses valeurs, ses qualités dans une société qui cultive une ambiguë  fascination/répulsion envers ceux qui ont réussi…

 

J’ai échoué mais en réalité, c’est l’autre

En janvier 2015, Meryl Street, dans le Graham Norton Show, raconte une anecdote survenue en 1976. Elle a 27 ans et passe un casting où Dino de  Laurentiis, producteur de « King Kong », la retoque parce que  son fils, assis à côté,  l’a qualifiée de « truc moche ».

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L’aveu d’échec est en réalité une accusation. Ce n’est pas elle le problème, c’est le producteur qui n’a pas su repérer la star en germe.

Meryl Streep adresse bien sûr un message de confiance, « gardez confiance ».

Walt Disney avait aussi raconté sur le tard que son Mickey avait été retoqué par tous les studios avant qu’il ne crée le sien.

Ce type d’aveu crée surtout du « pathos » (« émotions », en grec), une sympathie accrue à son endroit, de l’étonnement, de la colère ou du mépris à l’encontre du monde des producteurs arrogants et peu perspicaces.

J’ai échoué, j’ai changé (votez pour moi)

Dans « Le Divan » de Marc-Olivier Fogiel en janvier 2016, Jean-François Copé revient sur son échec politique à la tête de l’UMP :

« Je suis devenu la caricature de moi-même. J’étais omniprésent, avec un style qui forcément agace, à répéter les mêmes formules, les mêmes phrases, les mêmes tics – je passais ma vie à être ‘profondément choqué’ – et avec le célèbre esprit de nuance qui me caractérise, j’étais incapable d’être absent d’un clivage, il fallait que je les fasse tous, que je sois de tous les conflits. »

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photo Nice Matin / Alain Girard-Daudon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet aveu aurait pu être celui de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ou François Fillion. Le message est le même : j’ai fait des erreurs, j’ai connu des échecs, cela m’a transformé.

Reconnaissons-leur une chose plutôt nouvelle : certaines autocritiques sont rudes, les auteurs ne s’épargnent pas.

Ces démarches auraient pu être intéressantes… si l’ « ethos préalable » (leur image construite par leur parcours) des auteurs ne plombaient pas leur crédibilité.

En réalité, on se dit que ces aveux d’échecs n’ont rien d’un acte de contrition. Ils tentent de résoudre une équation quasiment insoluble : les Français veulent du changement mais les hommes politiques veulent durer. Une solution : j’ai changé. « Je est un autre », a écrit Rimbaud. Les Français jugeront.

 

J’ai échoué, beaucoup beaucoup, mais je me suis accroché

C’est l’étonnante et fameuse déclaration de Jack Ma, créateur d’Alibaba, le géant chinois du web :

 

« J’ai échoué trois fois à l’université. J’ai postulé 30 fois pour avoir un boulot mais j’ai toujours été rejeté. Quand KFC est venu en Chine pour la première fois, nous étions 24 à postuler et j’étais le seul à être rejeté. Je voulais rentrer dans la police et sur 5 postulants, j’étais le seul à ne pas être accepté. J’ai postulé 10 fois pour rentrer à l’université d’Harvard aux USA et j’ai été rejeté. »

Il n’y va pas de main morte Ma Yun, devenu Jack Ma,  33e fortune mondiale avec 23,3 milliards de dollars (source Forbes 2016).

Dans une récente conférence, organisée par La Française des Jeux, Frédéric Mazzella, fondateur et dirigeant de Blablacar, sans aller aussi loin, a tout de même prononcé le mot « échec » une douzaine de fois en 20 minutes :

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« J’ai beaucoup échoué, il m’a fallu six business plans pour arriver au bon. Je suis assez persévérant. »

Ce type d’aveu livre trois messages qui font écho à l’époque :

1. Ne vous fiez pas à l’illusion de l’argent facile. C’est l’appel à la raison par la description d’une longue et douloureuse marche vers le succès,  rarement racontée parce que pas glam’.

2. Soyez persévérant. C’est l’appel au courage et c’est l’éloge du succès dans la durée. Le contraire des valeurs véhiculées par les fortunes bâties en nanosecondes à la Bourse.

3. Apprenez de vos échecs pour réussir. Les échecs font partie de l’apprentissage. Dyson a reconnu avoir fait plus de cinq mille prototypes avant de réussir son premier aspirateur sans sac. Et les bébés, combien de chutes avant de savoir marcher ? Heureusement qu’ils n’abandonnent pas…

4. Reconnaissez mon mérite. C’est la mise au point du milliardaire qui  n’est  pas un nanti et ne veut pas être confondu avec les  héritiers, le gros des troupes milliardaires. Cet argent, il l’a bien gagné.

 

J’ai échoué, je le partage ça me fait du bien

 

C’est l’étonnant post d’une star des nouvelles technologies sur les réseaux sociaux, Simon De Baene, CEO  de GSOFT (The brains behind Sharegate and Officevibe), le 4 avril dernier :

 

« C’était le samedi 2 avril 2016 vers 11h30, j’étais sur la scène de TEDx au HEC Montréal et j’ai vécu le pire cauchemar de toute ma vie. J’ai échoué. Croyez-moi, ce n’est pas une phrase facile à dire, surtout quand tu t’appelles Simon De Baene. »

Suit une description par le menu d’un naufrage et de la honte qui a suivi.

De cet aveu d’échec, il tire six leçons dont celle que « nos échecs sont moins pires que nous ne le pensons. »

Cet aveu-là est post-moderne, il dit une nouvelle-nouvelle tendance où on a le droit d’être à la fois un winner et un loser, qu’on peut le reconnaître au rythme du web : tout de suite. Bien sûr, mieux vaut être « winner » sur les comptes…

Qu’est-ce qui peut pousser une star montante de la high tech à se poser en strict opposé de l’arrogante génération Zuckerberg ? Il s’est sans doute  sincèrement libéré d’un poids en partageant sa honte et sa déception. Comme chez les alcooliques anonymes, le cercle bienveillant l’aidera à encaisser, son cercle étant celui des réseaux sociaux, au rayon infini.

Mais aussi, en (se) frappant le premier, il prend la main sur l’événement. C’est une opération d' »ethos » en forme d’habile récupération car elle prive  les détracteurs/concurrents/émules de capacité à lancer la rumeur moqueuse et toxique. On peut être winner, loser, sincère et… malin.